La Blogothèque

2008 : crise et restrictions

Les enfants ont grandi, il a fallu pousser les meubles dans le salon pour laisser de la place pour leurs jouets. Il faut désormais faire des compromis, supporter dessins animés et cris divers, se résigner à l’usage quasi-systématique du casque et savourer les courts moments d’absence où l’on peut monter un peu le volume de la chaîne hi-fi et emplir l’espace de guitares saturées d’électricité ou bien trop acoustiques (on ne fait pas dans la demi-mesure en ces rares occasions). Et puis, comme par une troublante coïncidence, il est finalement arrivé aussi ce moment tant redouté où il devient nécessaire de faire de la place sur les étagères plus qu’encombrées, où il faut se lancer dans des tris arrache-cœur pour descendre à la cave ce qui ne s’écoute plus. Quelques siestes dominicales ou soirées désoeuvrées utilisées à plus ou moins bons escients : modifier l’ordonnancement des Cds en faisant, défaisant et refaisant les colonnes, réécoutant nombre de disques pour s’assurer de la pertinence du choix stratégique de positionnement, tester des associations et des juxtapositions… et faire des sacrifices. Car c’est hélas temps de crise. Et, pour lutter contre le manque de place, on ne peut malheureusement pas investir dans des bricolages savants, dans des meubles équipés à dessein, et encore moins dans un cding (comme d’autres ont des dressings). Il a fallu se résoudre à la hiérarchisation et à l’affichage, toujours frustrant, de préférences parfois obligées. Et en brassant la production de 2008, disséminées dans les styles et les origines, constater un peu tristement que le millésime n’a pas été à la hauteur de ses prédécesseurs, malgré les perspectives ouvertes et l’abondance de propositions. Quelques bouleversements dans ma discothèque, quelques remises en questions et la permission de relativiser quelques choix…

A l’heure du bilan, j’ai fait le choix de cinq artistes que je ne connaissais pas en 2007. Pas par volonté délibérée de “jeunisme” mais par réelles attirances, durables ou, on verra ultérieurement, fugaces… Par effet de mode, sûrement, mais de celui qui naît des affinités et des fréquentations de goûts similaires, celui qui se justifie et ne se renie pas immédiatement. Aucun risque de dégoût, et vraisemblablement pas de lassitude non plus… Cinq artistes jeunes (et très jeunes aussi), mais ne pas y voir un refus des “anciens”, les premiers noms cités ici seront ceux d’artistes que je loue souvent et qui ont encore prouvé cette année qu’on peut toujours sortir des disques remarquables et presque exemplaires, années après années, sans crainte de la dilution du talent. Ainsi Bonnie ‘Prince’ Billy et deux disques complémentaires d’inspirations assez celtiques (Lie Down In The Light et sa prolongation live Is It The Sea où l’on frissonne joliment). (Swell) aussi avec deux disques, de comeback (le paisible South Of The rain And Snow ) et de fonds de (riches) tiroirs (The Lost Album , compilation d’inédits de dix ans d’âge et racés comme un vieil alcool). Et puis Vic Chesnutt , qui après avoir broyé un noir magnifique avec le Silver Mt Zion l’an dernier, fait désormais dans les coloris plus chaleureux et le cynisme souriant (Dark Developments avec Elf Power and The Amorphous Strums ). Mais pour l’instant, place aux jeunes…

1. Fleet Foxes – Fleet Foxes

Des Bee Gees grunge assurément, pour ainsi manier ainsi le chant en canon, les harmonies vocales, la ferveur des chœurs et le a cappella passionné. Des sensibilités presque féminines qui tranchent avec les barbes longues et les looks de bûcherons. Des originaux, des incompris sûrement, des nostalgiques et des visionnaires qui veulent mettre du lyrisme dans le folk et de l’exigence dans le débraillé, Kurt Cobain se pavanant à l’opéra ou Luciano Pavarotti taquinant la blanche dans un club New-Yorkais, en gros… Au final, il n’y aura pas eu de long débat ou d’interminables palabres intérieurs : sur l’album éponyme, il y a quelques unes de mes chansons préférées de l’année (“White Winter Hymnal”, “Your Protector”, “Oliver James”) et quelques autres qui rivaliseraient aisément, des chansons hors modes et atemporelles, qui balaient quelques décennies et pans de musiques américaines en peu de minutes, le genre d’emballements qu’on ne contrôle plus…

– Les Fleet Foxes en Concert à Emporter

D’autres auraient pu prétendre au titre honorifique s’ils n’avaient eu l’heur d’être sorti en 2007 et d’être passés alors inaperçus à mes oreilles. Ils auront été écoutés en longueurs et passions cette année et mériteraient des hommages appuyés : les Danois d’Efterklang (dont le Parades est un monument de finesse et de petites bulles), les Américains de Yeasayer (objets d’un enthousiasme assez irraisonné pour leur ensorcelant All Hour Cymbals ) et surtout les Islandais de Hjaltalin (Sleepdrunk Seasons , mariage quasi-parfait de Debussy, Divine Comedy et d’une spiritualité d’elfe…) dont le disque sort enfin en France en janvier.

2. The Twilight Sad – The Twilight Sad Killed My Parents and Hit The Road

Ce n’est même pas un album, juste une collection de lives, de reprises (Joy Division, The Smiths…) et d’inédits, compilés un peu à la va-vite et avec ce qu’il faut de cohérence, pour pouvoir financer une tournée européenne. Parce qu’il fallait de l’argent pour suivre Mogwai et qu’on n’avait pas même pensé au merchandising et aux à-côtés inhérents au statut de groupe “qui monte”. Parce que la tension, l’explosivité, le déchaînement, le relapse et le soulagement en font une musique éminemment sexuelle. Parce que hurler en gardant intact son terrible accent écossais, c’est performance remarquable (et que cet accent éveille toujours en moi des vagues de frissons). Parce qu’être capable de revisiter à ce point ses propres chansons d’un disque à l’autre (de l’album Fourteen Autumns & Fifteen Winters au EP Here It Never Snowed, Afterward It Did ), puis d’un concert à l’autre (accélérations, ralentissements, découpages, enchaînements…) c’est jubilatoire. Parce que c’est presque indécent de les intégrer dans un top parce qu’ils n’y songent pas, parce qu’ils doivent s’en foutre probablement… Parce que si je les avais découvert plus tôt, leur premier album aurait été au sommet de mes attentions l’année dernière. Parce que c’est simplement le groupe que j’ai le plus écouté cette année, parce que c’est aussi un de ceux que j’écouterai le plus ces dix prochaines années et parce qu’il n’y a en ce disque que de bonnes raisons d’écouter encore du rock. Et parce que ça fait déjà beaucoup…

– The Twilight Sad sur MySpace

Dans la petite cuvée écossaise de l’année : Mogwai , monumental le temps d’un “Batcat” détonnant sur un album (The Hawk Is Howling ) étonnamment posé et simple d’abord, et dans un style tout autre, le folk remarquable de Roddy Woomble, Kris Drever et John McCusker (Before The Ruin , élégant et fier).

3. Bon Iver – For Emma, Forever Ago

What might have been lost ” (“The Wolves”), la phrase, en choeur et en boucle, de plus en plus fort, de plus en plus poignant jusqu’au lâcher final. Il a fallu un concert époustouflant d’enthousiasme (et presque d’hystérie) à la Maroquinerie un soir d’octobre pour que je replonge dans un album trop vite écouté, apprécié pour quelques morceaux mais survolé finalement, et que je me rende à l’évidence : For Emma, Forever Ago est d’une trempe rare, celle qui emmène vite aux cieux et ne fait pas retomber illico. Il y a dans ce folk plaintif mais pas larmoyant, des soupçons de Grace et des bribes de Pink Moon , éprouvées au feu de camp plutôt qu’au feu de cheminée, à la belle étoile plutôt qu’au lit douillet, à la force des bras plutôt qu’à l’agilité des doigts, mais pas rustre pour un dollar… Un disque d’accompagnement, dans le sens noble du terme.

– Bon Iver en Concert à Emporter (part I)
– Bon Iver en Concert à Emporter (part II)

Un disque d’atmosphères aussi, comme ont pu en être forgées d’autres cette année : frétillante pour Noah and the Whale et Peaceful, The World Lays Me Down , onirique pour Department Of Eagles et In Ear Park , hypnotique pour The Dodos et Visiter ou voyageuse pour Ralfe Band et Attic Thieve s.

4. Bowerbirds – Hymns For A Dark Horse

C’est d’abord une chanson (“In Our Talons”) et son refrain entêtant, à base de bouts de ficelles et de “Deet-Deet-Deet-Deet-Deet-Deet-Deet-Deet… “, ce sont ensuite des petits bonheurs simples, épars, d’un orchestre a minima qui évolue entre le conte médiéval remanié contemporain (“The Marbled Godwit”) et l’absolue modernité de chansons quasi parfaites (“My Oldest Memory” entre autres). Des emportements et beaucoup de fragilité, l’équilibre modeste et précaire, de la poésie noble qui m’émeut et me fait beaucoup aimer ce disque et ses petites choses essentielles.

– Bowerbirds sur MySpace

Un disque féminin, presque, qui ne doit pas éclipser pour autant les représentants du beau sexe, aux oeuvres étrangement envoûtantes cette année : Mary Hampton et My Mother’s Children , Essie Jain et The Inbetween , White Hinterland et Philactery Factory et surtout Emily Jane White avec son magnifique Dark Undercoat , peut-être le meilleur album de Chan Marshall des années deux-mille…

5. Louis Aguilar – “Cloud Blowin’ Child”

C’est un choix curieux, instinctif d’abord puis plus raisonné au moment de le valider. Louis Aguilar c’est d’abord des bribes, une rumeur, l’évocation trouble d’un folkeux de même pas dix-huit ans qui reprendrait avec aplomb, facilité et sans complexe, du Dylan ou du Townes Van Zandt dans les caves du Nord, et ferait fondre ces reprises dans un répertoire déjà solide. Un prodige indé (un Conor Oberst de province) qui aurait déjà deux albums-maison au compteur et qui se préparerait à l’enregistrement d’un troisième album, celui ici considéré… Un disque reçu il y a quelques semaines à peine et déjà connu par cœur, d’une simplicité désarmante qui se pare pourtant d’artifices singuliers (les chœurs étranges, la voix difficile d’Amélie, les emballements qui se devinent mais ne viennent pas), et l’artiste qui semble au-dessus d’une mêlée imaginaire, une sorte de sage, serein ou déjà blasé, qui égrène son folk à l’envie, l’air mutin et sur de lui. Et des convictions pour tout un siècle… Il est évident que Cloud Blowin’ Child ne sera pas son meilleur album, et que d’autres très belles œuvres suivront, mais le coup d’éclat est sobre et annonciateur et c’est suffisant pour qu’on lui accord mention déjà.

– Louis Aguilar sur MySpace

Une production française en belle forme avec Expérience et Nous (En) Sommes Encore Là , radical, exigeant et aux révoltes durables (message personnel : si la proposition tient toujours, je suis partant…), Florent Marchet et Arnaud Cathrine pour un Frère Animal (leur disque-livre glaçant et pertinent), Alban Dereyer et son EP Underneath This Myrtle Shade qui a frôlé l’accessit et qui l’obtiendra sûrement dès qu’il sera passé au format long, François Virot et son Yes Or No , Mathieu Boogaerts et I Love You … et puis Le Phénomène , excellent disque posthume de Gordon Sanchez et prélude à l’avènement solo de Delfarguiel (on en parlera bientôt).

Je n’ai pas oublié et Portishead et Third , cet album est juste hors-classement, comme hors-concours ou hors-jeu. Il ne figurera pas dans mes disques de l’année, c’eut été réducteur… C’est un disque que j’ai, finalement et un peu curieusement, peu écouté, mais j’en connais presque tous les recoins par cœur, chaque morceau ayant été entendu quasi-religieusement, chaque mélodies et sonorités devenant aussitôt familières et touchantes. Un disque qu’on n’attendait pas ou plus et un groupe qui a pu se permettre la patience et l’exigence, c’est un luxe rare et un plaisir immense. Third est une sorte de jalon, inconsciemment ou pas. J’y retournerai avec parcimonie mais avec la certitude du chef d’œuvre, en 2008 comme en 2020…

Et puis, en vrac, parce qu’il ne faut pas (s’) épuiser ici, 2008 a été aussi agrémenté heureusement des sons de Evangelicals (“Midnight Vignette” en single de l’année), Vampire Weekend , Bloc Party (dont le Intimacy est à la réflexion, une bonne claque), The Walkmen , Trouble Over Tokyo (avec un Pyramides qui me ferait presque aimer le r’n’b… ou une déconstruction du r’n’b), Davy Sicard (dont il faudra parler en kréol rényoné), Melingo , Matt Pond PA (avec “Imperfect”, single folk-rock parfait) et finalement, Kimya Dawson dont le Alphabutt fut le seul disque autorisé à fond dans le salon et la chambre d’enfants, un disque-bonheur…

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