La Blogothèque

Une année 2008: rock is disco

Rock is disco comme un sticker croisé furtivement aux dernières Transmusicales et qui résume à merveille l’année qui vient de s’écouler. Les mêmes lourdingues ont continué à clamer que le rock est mort, que le rap c’était mieux avant, que Justice c’est Daft Punk avec une moustache, que le disque crève la gueule ouverte, etc. Et puis les jolis albums se sont empilés à la maison de mois en mois, de plus en plus vite même, internet oblige. En y jetant un rapide coup d’œil, il devient impossible de continuer à parler de rock ou d’electro, à part peut-être pour se faire comprendre plus vite. Ce qui à un moment a pu être un style défini est devenu un moyen parmi d’autres pour faire exister la musique.
Tout est de plus en plus brouillé – pour le meilleur. Animal Collective échantillonne ses guitares pour les tripatouiller librement sur scène pendant que Portishead compose un disque où la frontière entre organique et digital n’existe pas. La pop est hip-hop, le jazz est electro et le rock est disco.

En rentrant de ces mêmes Transmusicales, j’ai commencé à me demander qui j’allais garder pour représenter mon année 2008, cette année bizarre car éparpillée en trop de disques d’égale attirance.
L’année dernière, j’avais été incapable de faire le tri entre les amours des 12 mois écoulés et c’était très bien comme ça, je ne ressens pas l’envie de classer les sentiments. Alors rebelotte cette année: il reste 14 disques dans le désordre, avec cette fois-ci deux albums qui sortent du lot à égalité. Pas question de clamer que ce sont des disques importants, même si je le pense et qu’on l’a crié ici haut et fort pour l’un d’entre eux; chacun se fait son petit panthéon perso.
Veuillez trouver ci-dessous une tentative insatisfaite de rétrospective 2008 qui commence à Bristol: Portishead, Fuck Buttons, et les autres.
(Photo du bandeau: Sónar 2008, Gianluca Battista)

Bristol, encore et encore

Portishead, Third

Heureusement qu’il y a des groupes qui savent rester muets quand ils n’ont rien à dire, à l’image de Portishead: faute de trouver un sens à leur travail en commun pendant onze longues années, les trois membres du groupe s’étaient éparpillés dans des projets solo, la production, le jardinage… Longtemps, personne n’aurait misé plus de quelques livres sur le retour du trio, qui du coup avait glissé peu à peu dans le rayon des classiques venus de mes années 90 de lycéen. En 2007, Portishead était encore une bande de quadragénaires anglais qui, à une époque déjà lointaine de leur vie, avaient fait une musique pour nuits blanches, lente et triste, avec une voix belle à pleurer debout. Portishead faisait partie du paysage à côté des Kinks et des Clash.

De part cet éloignement serein, le terrain était propice à la grosse claque qu’a été Third , disque inespéré surgi du brouillard sans abus de publicité (mais pas de buzz), sans la déformation causée par trop d’attente. Écouté par simple curiosité en pensant passer vite à autre chose, un soir en balade, le disque a révélé un groupe massif qui choisit de revenir parce qu’il a une belle histoire à raconter, qu’il a écouté beaucoup de musique pendant onze ans et qu’il a vraiment envie de jouer, d’être à nouveau dans la danse à sa façon toujours distante. Portishead n’est plus totalement Portishead, il en est sa version 2.0 sans pour autant se dédire – à l’image de la transformation réussie par Radiohead entre OK Computer et Kid A . Sauf que les trois de Bristol avaient besoin de temps, de beaucoup trop de temps.

Mais qu’est-ce que c’est beau et remuant. On peut prendre Third comme un disque trop noir, trop moite, trop opaque et trop rabâché cette année, parce que certains (dont je fais partie) en sont tombés amoureux à la vie à la mort. Un sentiment encore renforcé par deux concerts en deux jours vus fin mai à Primavera, à Barcelone: un premier raté en plein air (le grand air noie vite la musique confinée de Portishead) et un second mémorable dans le bel Auditori aux lumières aquatiques bleutées, avec invasion finale de la scène et roue libre rock pendant un bon quart d’heure.
Le troisième album de Portishead est le pilier insubmersible sur lequel mon année a calé son cap.

Third raconté morceau par morceau
Portishead sur la blogo

(Photo live à Primavera, Alterna2)

Fuck Buttons, Street Horrrsing

Je ne sais plus quel MySpace m’a amené sur celui de Fuck Buttons, où trainaient fin 2007 deux morceaux: Bright Tomorrow et Sweet Love for Planet Earth. Ecoutés, réécoutés, adorés. Mais il en fallait plus, ces pièces pourtant longues laissaient un goût d’inachevé. J’ai fini par les oublier lentement, jusqu’à ce que Vincent Moon rentre des ATP de Portishead en hurlant que le concert de Fuck Buttons était génial, que ce groupe est génial, qu’il avait filmé une vidéo géniale.
Il me l’a envoyée et c’était vrai: on y voyait Andrew Hung et Benjamin J. Power faire monter la sauce lentement sur la boucle de piano de Sweet Love for Planet Earth, commencer à dodeliner de la tête au fur et à mesure que le drone s’élève, que la mélodie se noie sous le flot électrifié. Puis la vidéo s’arrêtait, pile au moment où le rythme se casse pour laisser place à la cataclysmique deuxième partie du morceau.

J’avais écrit un début de texte pour aller avec cette vidéo qui n’a jamais été achevée telle qu’elle et qui – finalement – se retrouve en séquence d’ouverture du film rêveur réalisé par Moon lors de ces mêmes ATP (et qui n’a pas encore paru). Le texte n’a plus de sens aujourd’hui, mais il racontait l’un des plaisirs qu’offre la musique de Fuck Buttons: ce sens de la privation chauffée à blanc, de la patience énervée; cette musique qui se construit très lentement et assèche tout ce qui se trouve autour d’elle jusqu’à la frontière fragile qui partage la fascination du ras-le-bol, puis se donne d’un coup, comme un torrent en crue que personne n’a vu venir.

Le premier album du duo de Bristol (comme par hasard…), Street Horrrsing, est sorti un peu plus tard et s’est révélé largement à la hauteur des attentes. Mais il était trop tard pour mon texte, la vidéo n’était pas là et je n’avais plus envie d’écrire sans elle. Résultat, on n’a jamais parlé de ce groupe sur la Blogo. Mais il n’est pas trop tard pour dire ici que Street Horrrsing est un disque lumineux, une grosse boule de sons grondants dans laquelle il faisait bon s’abriter pour passer l’année.

(Photo live à SXSW, Hellokitty2399)

Un top 2008

Juana Molina, Un Día

Aaah, Juana. Ce disque est celui qu’on attendait de toi, définitivement libre de tout tenter et de n’en faire qu’à ta tête dans ton coin. Libre de prolonger le déjà magnifique mais encore très folk Son, sorti trop discrètement en 2006, par ce Un Día sensuel, charnel, tribal, rythmique, complètement fou. Le morceau-titre, en ouverture du disque, est une montagne de sensations qu’on réécoutera encore longtemps.

(Photo live à Buenos Aires, Chris castello)

Bon Iver, For Emma Forever Ago

Le premier album de Bon Iver était déjà dans mon top 2007, mais je profite de sa sortie officielle en Europe en 2008 pour en remettre une couche parce qu’il a traversé l’année sans faiblir un instant, jamais bien loin de la platine et du cœur. Sur scène, la confirmation attendu s’est faite démonstration magistrale: en un an, Bon Iver est passé de l’acoustique fragile à une formation rock très americana, tendue et survoltée. Blood Bank, son EP à venir en janvier, est à moitié réussi et à moitié pénible, mais 2009 ne se fera pas sans Justin Vernon.

(Photo live à Outside Lands, Gussifer)

Grails, Doomsdayer’s Holiday

Le groupe de Portland était jusque-là un second couteau de luxe dans la sphère avant-metal, capable de très bons concerts comme de disques un peu ronronnants, trop arc-boutés sur leurs références et manquant de volume sonore. Ce sixième album donne finalement toute son ampleur au son de Grails, toujours instrumental, en piochant dans les musiques de film, la country, le folk, le jazz. Doomsdayer’s Holiday est un disque noir très évocateur qui conte une sorte d’histoire interdite, parallèle et sanglante, de la culture américaine.

Get Well Soon, Rest Now, Weary Head, You’ll Get Well Soon

Un premier album enregistré à la maison, plein de défauts, tout branlant et bien trop grandiloquent. Mais un disque plein d’envies, de mélodies entêtantes, d’histoire fantastiques, de naufrages sentimentaux et de romantisme échevelé. Sorti de nulle part à la fin de l’été, Get Well Soon a sauvé une rentrée 2008 qui peinait à démarrer. Merci Konstantin.

(Photo Aoife O’ Sullivan)

The Organ, Thieves EP

Les cinq Canadiennes qui aiment les Smiths avaient abandonné ces morceaux au fond de leur tiroir à chaussettes après leur split fin 2006, avant de se décider à les enregistrer comme une catharsis. Tous ont été joués sur scène, mais ils sont ici plus touchants que jamais, jetés en un souffle tremblant lors d’une ultime session tenue dans le salon de la mère de Katie Sketch. The Organ a beaucoup emprunté, mais l’émotion placée dans chacun de ses morceaux en fait à jamais un immense petit groupe.

Deerhoof, Offend Maggie

Un groupe de presque 13 ans d’âge qui pond son onzième et meilleur album en donnant l’impression d’en avoir encore beaucoup beaucoup sous la semelle, accueille à nouveau un deuxième guitariste pour enrichir encore sa musique et s’offre au passage une nouvelle jeunesse scénique, c’est la grande classe. Comme d’habitude, Offend Maggie n’atteint pas la puissance scénique du groupe de Greg Saunier, mais il la complète à merveille. Viva Deerhoof.

(Photo Mercurialn)

Padded Cell, Night Must Fall

Je suis complètement passé à travers ce disque lors des premières écoutes: il tombait mal, j’avais plutôt envie d’une bonne grosse connerie à la Flight of the Conchords ou Señor Coconut. Il est finalement revenu de lui-même, au hasard d’un random nocturne. Et c’était parfait, avec ce groove moite qui suinte de chaque boucle de basse de cet objet intemporel qui cherche à réveiller les zombies du Paradise Garage pour danser le disco jusqu’au point du jour.

Gang Gang Dance, Saint Dymphna

Un groupe dont le premier chanteur est mort frappé par la foudre alors qu’il dansait sous la pluie sur un toit de Chinatown, à New York, ne peut pas être comme les autres. Et Gang Gang Dance ne l’est pas, avec sa musique tribalo-mystique qui prêche le dieu son, accumule les strates bruitistes, les voix nasillardes et un sens de la pulsation très primaire. C’est radical, moins sur ce deuxième album plus cadré, et toujours très personnel.

(Photo Josh Wildman)

Essie Jain

En 2008, Essie Jain n’a pas été à la hauteur des attentes qu’on avait placé en elle après la sortie de son très beau We Made This Ourselves . Mais The Inbetwwen , sorti cette année en France et qui reste un bon album, peut être vu comme un disque de tâtonnement, qui cherche à sortir – quitte à en souffrir – de la mélancolie de chambre dans laquelle Essie Jain excelle pourtant. La New-Yorkaise a envie d’autre chose, d’écrire des chansons plus larges, plus orchestrées, de flirter avec la pop. Et j’ai envie de lui laisser le temps: sa présence ici est un espoir.

The Walkmen, You & Me

Arrivé à mes oreilles au milieu d’un été passé à écouter Billie Holiday en boucle, le cinquième album des Walkmen a vite trouvé sa place sur la pile des disques que je ne range jamais. Mélodies amères, ambiance de cabaret fatigué, nervosité rentrée et prétention crispante: chaque morceau roule des mécaniques pour tenter de cacher un cœur gros comme un gros camion à deux doigts de se prendre le rail de l’autoroute. Une fois pelé, You & Me est là, fragile mais prêt à tous les combats.

(Photo Rainsoaked)

Mathieu Boogaerts, I Love You

Garrincha l’a déjà dit, je ne sais pas pourquoi on n’a jamais écrit la moindre foutu ligne sur Mathieu Boogaerts ici. D’autant qu’on l’aime fort, pour ma part depuis J’en ai marre d’être deux en 1998, et que je le place sans hésiter dans les hautes sphères des compositeurs francophones les plus constamment intéressants.
2000 était un disque courageux qui sortait ses plus beaux habits pour se prendre un râteau, puis Michel rentrait chez lui en chantonnant et se planquait sous la couette avec l’envie de regarder des DVD à deux jusqu’à la fin des temps. I Love You est repus d’amour (mais aussi de doutes, on ne se refait pas) et redécouvre le grand air en tongues avec une furieuse envie de danser n’importe comment. Mathieu Boogaerts est un garçon précieux.

(Photo Herrner)

Vigon, The End of Vigon (Réédition)

Le best-of 1972 de ce soulman marocain devenu français, perdu dans les limbes de l’histoire mais toujours vivant, a été réédité cet automne par Barclay en vinyl replica. Et ça groove sérieusement, jusqu’à faire la nique à la Motown et à Phil Spector sans rougir. Pourquoi Vigon n’est-il pas une star internationale? Et pourquoi Barclay est-elle devenue une maison de disques aussi timide?

Et aussi…

Sigur Rós, Með suð í eyrum við spilum endalaust . TV on the Radio, Dear Science . Black Mountain, S/T . The Kills, Midnight Boom . Toumani Diabaté, The Mandé Variations . The Dø, A Mouthful . Tindersticks, The Hungry Saw . Xiu Xiu, Women as Lovers . Menace Ruin, The Die is Cast . Flight of the Conchords, S/T . Nick Cave & the Bad Seeds, Dig!!!, Lazarus, Dig!!! . Carton Park, S/T . Nico Muhly, Mothertongue . Buraka Som Sistema, Black Diamond . Mochipet, Microphonepet . Poni Hoax, Images of Sigrid. Ricardo Villalobos, Vasco EP .

Les autres rédacteurs :

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