La Blogothèque

2008, année erratique

LE TOP DE GARRINCHA : Dans la grande famille des tops, il y a d’un côté ceux qui considèrent qu’il faut hiérarchiser la musique sortie entre le 1er janvier et le 31 décembre et ceux qui à l’inverse listent la musique qui est entrée dans leur vie sur la même période sans prendre en compte la date effective de sortie des disques en question. Le problème, c’est que d’un côté, il serait imbécile de mettre un N°1 d’un top 2008 un Village Green Preservation Society que j’ai enfin découvert en entier cette année sans m’en tenir aux tubes évidents ou le Songs of Leonard Cohen qui prend des couleurs toute nouvelles une fois remasterisé. De l’autre côté, le temps de nos découvertes musicales et celui de l’industrie du disque n’ont plus rien à voir : c’est le cas du For Emma, Forever Ago de Bon Iver, officiellement sorti chez nous au printemps mais arrivé dans nos besaces quelques mois auparavant… On vous en avait même déjà parlé au moment des tops de fin d’année dernière.

Que faire ? Comme d’habitude par ici, à l’envie, comme on veut, sans viser à une quelconque exhaustivité et encore moins à quelque chose d’objectif. Juste une image de cette année contrastée. Alors…

01. Portishead – Third

Mon grand gagnant de l’an dernier (Boxer , de The National) était un disque qui m’avait accompagné toute l’année, qui m’avait pris par la main un soir de mars et qui ne me l’avait plus lâché. C’était un disque bande-son, qui couvrait tout le spectre de mes émotions et qui avait pour chaque moment de ma vie quelque chose à me proposer. Rien de ça cette année : je n’ai écouté le Third de Portishead qu’une poignée de fois. Et pourtant, ce disque se détache autant de la compétition que son prédécesseur…

Third est un disque pour les moments les plus noirs. Un disque qui ne parle presque que d’angoisse (mais du coup aussi d’espoir, au moins un peu, au moins par la bande) : il se prend avec des pincettes, il s’utilise en respectant bien les précautions d’usage. On ne saurait lui tomber dessus par hasard, tant il vaut mieux bien préparer son expédition en ces terres arides et désolées.

Mais voilà, si Third est un album glacial, austère et menaçant, c’est aussi un disque extrêmement courageux. Dans sa conception, dans son rejet des recettes et de la facilité, et – surtout – dans sa façon de plonger la tête la première dans des contrées où d’autres ne mettraient pas le petit doigt. Des contrées où il fait bon ne pas se sentir complètement seul.

Et puis dans “Magic Doors”, il y a cette trompette ultra-compressée qui sonne comme si une baleine nageait dans mon cerveau, ou comme si quelqu’un quelque part avait finalement trouvé le bouton pour sonner l’alarme. Un cri de ralliement.

- Third raconté morceau par morceau
- Portishead sur la blogo
- on peut vous le dire maintenant : on a vraiment failli les tourner pour un Concert à Emporter, mais ils ont fini sur le plateau de Taratata à la place…

02. Why? – Alopecia

Alopecia est un disque humide, et subitement parfois très sec. Un disque qui fait monter la chaleur avant de souffler le froid. Un disque complet.

“I wish all my pitfalls

Could be caught by this call”

Alopecia est le disque le plus littéraire de l’année. Alopecia est le meilleur disque de rap et le meilleur disque de rock de l’année, en même temps. Un des très bons disques de folk. Et sans doute plus que ça, aussi.

If I’m sinking in laughing at something sunken in, I am

Alopecia est un disque hésitant, mais chaque hésitation y est déclamée, lancée en l’air comme autant de gros pétards. Ou comme une charge de TNT.

This goes out to all my underdone and undertongued, monk-lunged frontmen

Alopecia est un disque qui se traîne et qui fonce à travers des murs. Alopecia est un disque d’asthmatiques ambitieux et de grabataires fanatiques.

I only played chess once in my life and I lost

Alopecia est un disque chanté par un nerd, un mec sans charisme, mais tendu comme un boxeur obsédé par le ring. Alopecia , c’est ça : un disque de combat qui n’ignore pas que les guerres ne se terminent pas.

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03. Bon Iver – For Emma, Forever Ago

L’an dernier, c’est Britt Daniel et le Ga Ga Ga Ga Ga de Spoon qui m’avaient le plus ramené vers la musique soul. Cette année, c’est un gars du Wisconsin en chemise à carreau, pour des raisons radicalement différentes. Il n’est pas question ici d’un quelconque sens du groove, mais bien plutôt de ces voix extrêmement physiques, de ces chanseurs qui savent pousser leurs corps jusqu’à l’extrême limite. Otis Redding et Justin Vernon, même combat.

C’est bien simple, on entend sur ce disque un homme qui cherche son souffle, des poumons qui claquent et qui se vident d’un coup. Cela ne suffirait pas à faire un bon disque, mais le monsieur a en plus le bon goût d’écrire des chansons de la stature de “Re:stacks” ou “Flume”…

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04. Fleet Foxes – Sun Giant EP

Impossible d’ignorer les Fleet Foxes dans ce top de fin d’année. Pas parce qu’ils ont été universellement adoubés par la critique et pas pour leur album. Pas non plus pour leurs concerts, souvent beaux mais jamais sublimes ; des concerts de musiciens et de chanteurs fascinés par le son, et du coup ne se lâchant jamais vraiment. Mais bel et bien pour le Sun Giant EP .

Parce que sur 4 chansons, la bande des Pecknold n’a pas le temps pour les quelques longueurs de leur disque, ces espaces trop grands entre deux petites bombes. Il n’y a plus que le nécessaire, tout ce qu’il nous faut. 4 perles enfilées avec une facilité déconcertante. “Sun Giant” et sa mandoline qui débarque en douceur, en ouverture. Et surtout “Mykonos”, le tube interplanétaire d’une Amérique alternative qui en serait restée aux mythes de la fin des années 60. Comme si on était passé directement de Bobby à Obama, sans passer par les cases intermédiaires.

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- Les Fleet Foxes à la Soirée à Emporter #2
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05. The Walkmen – You & Me

Il y a cette pochette, qui m’évoque – sans doute à tort – un tableau de Hopper. Et dès qu’on l’entrouvre, il y a ce déferlement de puissance. Une puissance rentrée, la plupart du temps, comme les muscles qu’on sent sous la peau d’un fauve au repos. Les Walkmen réhabilitent la grandiloquence que Muse et ses semblables avaient confisquée à des fins douteuses. Ils lui redonnent un sens intime, ne la forcent pas à bander les muscles pour envahir des stades. Et c’est comme ça qu’ils donnent des ailes, qu’ils donnent envie de plonger dans des cascades vertigineuses, de nager dans des torrents de guitares claires comme de l’eau de roche. Ils mettent de l’ivresse dans chaque seconde, sans pour autant jamais la diluer. Même dans les moments les plus calmes, les ouvertures de “On The Water” ou de “Red Moon” pour ne parler que de celles-là. Sans doute parce qu’ils ne nous lâchent jamais vraiment, qu’ils nous empoignent et nous tiennent à portée de bras tout du long, et de si près on voit comme leurs yeux brillent.

Cette même année, les marcheurs d’Hamilton ont également pris à bras le corps les chansons de Leonard Cohen.

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06. Mathieu Boogaerts – I Love You

Je pourrais vous dire à quel point Boogaerts est important dans le paysage des chanteurs français, au moins autant que Bertrand Cantat et JP Nataf. Je pourrais convenir avec vous que Michel m’est passé au-dessus de la tête. Je pourrais affirmer péremptoire que L’Espace (sur 2000 ) est l’une des plus belles chansons d’amour de tous les temps. Je pourrais vous raconter comment Mathieu Boogaerts a conçu cet album : en enregistrant avant tout la batterie et en inventant tout un disque à partir du rythme, d’une idée du rythme. Je pourrais essayer d’écrire comment Mathieu danse ou tenter de le théoriser en fils caché de Chaplin et James Brown. Je pourras vous rappeler qu’il faisait de la chanson pop africanisée 6 ans avant Vampire Weekend, et qu’il collait des chœurs à la Animal Collective dans ses chansons un bon siècle avant Strawberry Jam . Je pourrais tracer un parallèle entre lui et Juana Molina, elle en fille de la terre qui creuse des sillons et lui en frère du vent qui joue dans les feuilles. Je pourrais même vous avouer que ses jeux de mots et ses paroles à la surréaliste m’agacent parfois un peu.

Mais ce que je sais, surtout, c’est que I Love You est un putain d’album. Quand un chanteur me parle dans ma langue maternelle, je crois que d’une manière ou d’une autre je m’attends à ce qu’il me parle de ma vie, de mes expériences. Ce que Bertrand Betsch fait sur “Les vents contraires”, Florent Marchet sur “Les grandes écoles” ou Cantat dans toute son œuvre. Ça n’arrive jamais sur ce disque : ici il n’est question que de pulsations, que d’agiter les épaules, de danser seul comme un con dans son salon et de jouer avec sa voix. Et ça marche, c’est rien de le dire.

Pour une raison ou une autre, on n’en a jamais parlé sur ce site. C’est quand même une honte.

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07. Department of Eagles – In Ear Park

Peut-être qu’en ayant livré une prestation plus sérieuse, les Department of Eagles et leur In Ear Park seraient mieux classés ici. Je n’en sais rien. Toujours est-il que ce disque est source pour moi à la fois de confusion et de grands bonheurs, perdu comme je le suis entre “Teenagers” ou “No One Does It Like You” et des moments plus anodins, une production majestueuse et la voix de Daniel Rossen qui perd de son charme lorsqu’elle est trop seule. Un grand disque, plein de contrastes et donc inépuisable.

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D’autres belles choses découvertes cette année…

John Southworth

On a repéré John Southworth dans le sillage d’Andrew Bird et … Hawksley Workman. Loin de ce grand écart, le Canadien d’adoption revisite sur The Pillowmaker (sorti pour la première fois en 2006) une certaine idée de la chanson. Son album est sans doute arrivé trop tard pour mieux figurer ici, mais une seule écoute suffit pour se convaincre qu’il y a là quelque chose d’unique.
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Grand Salvo

Les australiens de Grand Salvo ont pour leur part sorti Death . Un disque qui marche dans les traces de son prédécesseur : celles d’un orchestre de chambre qui arrange des chansons acoustiques à tomber par terre, comme si Inlets et Sufjan Stevens avaient grandi au soleil. On regrette un peu les intermèdes parlés, mais les chansons sont au moins du même niveau que celles du Temporal Wheel de 2007.
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Phosphorescent

De Phosphorescent, on avait noté qu’il crie au loup sur Pride : il y dévide ensuite une pelote épique qui rebondit dans tous les sens, comme si Bonnie Prince Billy chantait avec une chorale sur un lit de guitares qui crissent à la Low.
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Soltero

Soltero a pour sa part donné un concert des plus pénibles de l’année au point FMR. Reste que son You’re No Dream a le charme indécis de ces disques qu’on croit avoir déjà entendu cent fois mais qui s’installent petit à petit.
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Thao

En tout début d’année, on avait également mentionné l’éclosion de Thao : 12 mois plus tard, son We Brave Bees Sting & All et la profondeur invraisemblable de sa voix nous sont restés collés dans l’oreille.
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Max Richter

Il est évidemment impossible d’envisager la bande-son de Valse avec Bachir sans penser au film qu’elle illustre : un des chocs esthétiques les plus puissants de l’année. Un de ces moments dont on ressort en ayant l’impression qu’on nous a chopé directement par les vertèbres et qu’on nous a secoué très fort. Pourtant, Max Richter a réussi quelque chose qui dépasse la simple illustration : une musique pour accompagner ces moments où on regarde sous les pansements pour panser ses plaies.
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3 chansons et 2 reprises

Sigur Ros

Et le hit de l’année? C’est en Islande qu’il faut aller le chercher en ce qui me concerne. Sur “Gobbledigook”, Sigur Ros s’invente un visage joyeux et païen, délivré des pesanteurs. Comme il y a des tambours et des chœurs étranges partout, tout le monde pense évidemment à Animal Collective mais il y a dans cette chanson un dépouillement tribal, une volonté manifeste de tout oublier dans une forme de transe primale qui va plus loin encore. Dommage finalement que le reste de Med Sud I Eyrum Vid Spilum Endalaust ne soit pas de ce calibre.
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Lykke Li

Il est peut-être injuste de réduire Lykke Li à une seule chanson. Il y en a un bon paquet sur son Youth Novels qui valent le détour. Mais disons que Dance Dance Dance a quelque chose de vraiment particulier : “une cathédrale de sourires et d’astuces minimales, de rêve de grande éclate avec les moyens du bord. Lykke prend ce qu’elle a sous la main, nous fait danser avec”, écrivait-on ici.
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Tindersticks

On les avait laissé en grosse panne d’inspiration. On avait tenté de patienter avec un album solo de Stuart Staples pourtant pas grandiose. On les pensait pour tout dire un peu perdu, mais leur retour cette année fut une des très bonnes surprises de 2008. The Hungry Saw est sans doute leur meilleure production depuis longtemps, leur son s’est nettement allégé avec le départ de Dickon Hinchliffe et “Boobar”, sur disque comme sur la scène des Folies Bergères, est un monument en apesanteur.
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Doveman & Sparrow House

Pour finir, deux reprises : l’une dont j’ai déjà parlé longuement, qui voit Doveman s’attaquer au Holdin Out For A Hero de Bonnie Tyler ; l’autre, à peine mentionné en passant voit Sparrow House transformer le Weeping Willow de Sébastien Schuller – déjà en soit pas une chanson très joyeuse – en un véritable requiem.
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[track id="3842" src="http://download.blogotheque.net/Audio/Garrincha2008/WeepingWillow.mp3"]

J’aurais du aussi parler de Buck 65 avec le Symphony Nova Scotia. De Juana Molina, ne serait-ce que pour ce concert ultra-tendue à la Flèche d’Or, un de ces vrais beaux moments de rencontre de l’année. De Tom Waits au Grand Rex et de la mort de Rodrigue dans Don Carlo. Trop tard. Tant pis.

Crédits photos :
- Bandeau : The Big Picture
- Portishead : José Goulào
- Fleet Foxes : Entro_py
- The Walkmen : Robin Dua pour Digg.be
- Bandeau intermédiaire : Entro_py

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