La Blogothèque

Toucher le fond

Yannick Bourg est, entre autres choses, écrivain. Il publie sous le pseudonyme de Jean Songe des bouquins aux titres pour le moins renversants (Tout ce que je sais vient du noir ), il collabore à la revue Strictement confidentiel (full disclosure : une revue qui invite votre serviteur de temps à autre), a publié une biographie des Cramps, fréquenté les NTM et confesse un ego en parpaing de cathédrale. Il est tombé fou amoureux des Walkmen et a gentiment accepté que sa chronique soit reproduite ici.

Ce fut ma chanson de l’automne: “I Lost you”. Celle qui me disait que j’éprouvais encore des émotions, des désirs, que j’étais en vie, que je n’étais pas une coquille vide, et que les body-snatchers ne m’avaient pas encore vidé de toute ma substance. Pourtant cette chanson me laissait hagard devant le passage à niveau, à fixer le feu rouge de son signal clignotant, les poings enfoncés dans les poches, à me demander de quoi demain sera fait et avec qui.
C’est une chanson pour ceux qui se sentent perdus, même chez eux, surtout chez eux. Ils regardent par la fenêtre, immobiles, sans voix, mais à l’intérieur, ils tremblent, ils hurlent, ils se mordent le cœur.

Après ma chanson de l’automne, il y a eu mon album de l’automne : You & Me . Et ça tombe bien, “I Lost You” figure sur You & Me , des divins (je n’ai pas peur d’employer des grands mots…) Walkmen, que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam (ça va être une chronique biblique, je le sens) avant que je ne me fasse percuter les oreilles, le cœur et tous les organes par cette chanson.

Ce qui frappe d’emblée, alors que les deux premiers morceaux ne sont pas les meilleurs (ce sont peut-être même les plus faibles), c’est la qualité de la production, un soin très particulier accordé au son: c’est un disque humide. La section rythmique est légère comme une onde, évoluant juste sous la surface, les cascades de guitare sont à la fois cristallines et crispantes, mais toujours surprenantes (il faudra attendre la dernière ballade, “If Only It Were True”, pour entendre ce qui ressemble à un solo, et encore, juste un squelette), les cordes ruissellent comme une pluie sur une vitre, redoublées par les claviers, avant que la voix d’Hamilton Leithauser n’accomplisse des prodiges (je n’ai pas dit miracles, oh, bon Dieu).

Les choses sérieuses commencent avec “On The Water”, et toujours ce son qui vous enveloppe, dans lequel on plonge et qui vous entraine de plus en plus profond, avant le premier choc de “In The New Year” et ses accords qui font comme les bulles d’azote dans les os des plongeurs de haut-fond. Puis il y a la valse de “Seven Years Of Holidays (for Stretch)”, et ses violons (ai-je bien entendu des violons, je n’en suis pas sûr), dans une ambiance de station balnéaire d’arrière-saison, et des images surgissent, les parasols repliés, les rideaux tirés, les cafés déserts, le vent qui se lève, l’air salin, et les vagues qui gonflent (l’eau, toujours), mais ce n’est (presque) rien en comparaison des quatre chansons qui suivent et s’enchainent, soit quatre plongées abyssales dans un disque qui en compte au moins sept (sur 14 titres, pour un total d’un peu plus de 50 minutes de musique, ce qui fait environ 25 minutes de beauté, et, en l’état des choses, je ne crache pas sur 25 minutes d’arrachement à la gravité dans une journée de 24 heures).

Dans “Red Moon”, il y a cette phrase qui me tue, “tomorrow morning I hope to be home, by your side” (demain matin, j’espère être à la maison, à tes côtés) et la façon bouleversante qu’a de la chanter Leithauser (ça débute vers 56 secondes, écoutez attentivement), les mêmes frissons et les mêmes larmes reviendront dans “I Lost You” avec la phrase “the windows are shakin’ and so are my bones” (les fenêtres tremblent tout comme mes os). “Canadian Girl” est la chanson la plus joyeuse (si ce qualificatif peut s’appliquer aux Walkmen…). “Four Provinces” et “Long Time Ahead Of Us” suintent la poisse, (“bad luck” ), sonne le glas, vapeurs élégiaques.

Restent les mots, avec mon anglais d’arrière-cuisine, que je saisis au vol, des mots comme “stars”, “night”, “darkness”, “moon”, “clouds”, “sky’, et, bien sûr “you” et “us”. Je n’ai pas besoin d’en savoir plus. Je me fous de ne pas comprendre les paroles, je préfère, je me laisse embarquer par la voix. De toute façon, on est placé sous le signe (de croix) du “It’s all over” (Tout est fini).

Ce que je tiens à préciser, c’est que je suis d’une humeur de chien lubrique, enragé et neurasthénique, ce n’est pas incompatible. J’ai envie de baiser toutes les jolies femmes que je croise, d’étrangler mes frères humains, de me foutre contre un platane. (Je trouve que les critiques devraient préciser dans quel état d’esprit ils se trouvent au moment de rédiger leur billet. Si on vient de subir un toucher rectal, on n’est pas disposé pareil que si on sort d’un bon repas…) Et ce disque me sauve. C’est un grand disque de blues homéopathique, qui échappe à tous les canons du blues, mais qui soigne les troubles bipolaires.

Amen.

Yannick Bourg

- Bandeau par Robin Dua pour Digg.be