La Blogothèque

Squarepusher / Ryoji Ikeda, devant le mur

L’image et la musique c’est une histoire vieille comme le son, un truc d’amour-haine délicat, de réussites (pensez Pink Floyd, Throbbing Gristle, Hexstatic, etc.) et de foirages moches à voir (pensez soirée diapos derrière un groupe de rock).

La semaine dernière à Paris, au Trabendo puis au Centre Pompidou, deux musiciens ont exploré coup sur coup chacune de ces deux possibilités, à fond, pour le pire puis le meilleur. Tentative de critique argumentée.

Le pire, c’était au Trabendo le mercredi. J’étais curieux de voir enfin Squarepusher malgré les mauvaises ondes envoyées par les sets de Tom Jenkinson depuis des années. Son dernier album, Just a Souvenir, étant un ramassis de choses insupportables et d’electro fracassante, de méandres métalliques vraiment intrigants, je me demandais ce que l’Anglais en ferait sur scène. Seul? En groupe?

Le résultat s’est révélé indigent à une vitesse rarement atteinte, plaçant Squarepusher en tête de mes pires souvenirs de concerts – devant Under Byen! Vu le niveau, ce set semble prêt à y rester un bon bout de temps.

Jenkinson est un bassiste-hero fatigant qui aime entendre crisser les frettes, mais c’est le genre qui veut ça donc passons. Par contre, qu’un musicien aussi expérimenté que lui se contente de lancer les boucles rythmiques et mélodiques de son disque sur son laptop puis de les habiller d’un vulgaire (dans le sens propre du terme) déluge de notes pendant que son batteur fait de même, le tout devant deux écrans de led qui bougent et se colorent en rythme comme dans Windows Media Player en 1998, c’est terriblement triste.

En refusant de mettre les mains dans le cambouis pour tenter ne serait-ce qu’une microvariation de son dernier album, Squarepusher a renvoyé le live électronique dix ans en arrière et semblait en plus fichtrement content de lui. Trente minutes après le début du concert j’étais dehors et fâché, et pas seul.

Du coup, deux jours plus tard dans la queue qui patientait avant de rentrer dans la grande salle de concert du Centre Pompidou, au sous-sol du musée, on se demandait encore une fois si toutes ces histoires de live électronique, d’images couplées au son et de son qui sculpte les images, toutes ces années à la recherche d’un équilibre utile, ludique ou dérangeant, ont du sens. Si cette quête a une issue ou si elle n’est qu’un délire arty qui ne mène à rien. Et du coup, si Ryoji Ikeda serait l’homme de la situation ce soir-là.

Qualité première du Japonais, autant musicien que plasticien: il travaille le son et l’image dans le même mouvement, les deux sources ne pouvant exister l’une sans l’autre puisqu’elles se nourrissent mutuellement, guidées par leur auteur. Un principe poussé à ses extrémités dans le concert/l’installation donné(e) à Pompidou: Datamatics [ver. 2.0]

Dans une interview donnée à Sylvain Chauveau et David Sanson, Ikeda explique le processus qu’il a suivi pour cette création:

«Je suis en premier lieu un compositeur. […] En l’occurence, j’ai « composé » des données – qu’elles proviennent de la carte du génome humain, d’une carte du ciel, de relevés topographiques, de formules mathématiques etc. – pour obtenir une dizaine de scènes, comportant parfois plus de 60 images par seconde, dans lesquelles tout – la musique, l’image – est interconnecté. Savoir à quoi correspondent toutes ces données n’est pas important; il suffit de faire l’expérience du résultat, c’est tout.»

A Beaubourg, il s’est comme à son habitude placé derrière le public, en l’occurrence à la régie son. Dans ce geste simple qu’il revendique, il est l’exact opposé de Tom Jenkinson: il a pris conscience que sa personne n’était pas le centre de sa musique et qu’il n’offre rien de plus à voir qu’un Japonais mal coiffé qui tripote un ordinateur.

On se concentre donc sur l’écran, où des lignes se mettent à bouger et à générer des sons lorsqu’elles se frôlent, se touchent, se cognent. Leur vitesse de déplacement forme un rythme fragile, vite contrarié par Ikeda qui y ajoute d’autres vagues de lignes, plus resserrées, plus bruyantes…
Dès lors et tandis que les tableaux graphiques se succèdent, le jeu est de comprendre la logique mathématique qui dessine ce que l’on voit ET donc ce que l’on entend. D’autant qu’Ikeda est suffisamment lucide pour ne pas oublier qu’il « joue » pour un public et qu’il a donc à le faire réagir, ce dont il s’amuse avec quelques montées bien techno et autres accalmies, artifices classiques mais efficaces des musiques électroniques. Tout s’achève dans un final presque rave et un bruit blanc.

Un très vague exemple de ce que Datamatics [ver. 2.0] peut donner:

Comme souvent dans ce genre de live à la frontière de la musique électronique, de la musique contemporaine et de l’improvisation, l’heure était inégale, par moment fascinante, souvent drôle malgré l’austérité formelle des projections – lignes droites noires sur fond blanc, lignes droites blanches sur fond noir.
Mais, alors que le concert de Squarepusher était celui d’un musicien couard ne voyant dans l’image qu’une décoration, une sorte de guirlande high-tech, celui d’Ikeda était réfléchi, mûri, sensible, évolutif, exigeant, sonore, musical, caressant, enrichissant et humble.

Sorti de tout débat sur la musique jouée ce soir-là, il a essayé de montrer que l’image ne peut plus être un simple habillage inexpliqué de la musique, et inversement. Que ce lien forcé et finalement contre nature a depuis longtemps dépassé ses limites, à part dans de rares moments de cinéma (pensez Arvo Pärt sur le désert de Gerry, John Zorn en ouverture de Funny Games …). En résumé: qu’en 2008, balancer trois images pour faire multimédia revient à se foutre de la gueule du monde.