La Blogothèque

Têtes de lecture #5

LA MOTOWN PAR SES SURVIVANTS

Dans Vanity Fair , il y a beaucoup beaucoup de publicités et, au milieu, de longs articles impressionnants, fouillés, denses. Ce mois-ci, on y trouve par exemple une passionnante histoire du label Motown, raconté par une petite brochette de ses principaux acteurs : Berry Gordy bien sûr, mais aussi Smokey Robinson, Stevie Wonder, Lamont Dozier, Martha Reeves, des membres des Four Tops et des Temptations…

Smokey Robinson : Way before we started Motown, Berry said, “I’m going to work with you and your group,” and he just turned my whole life around. I played him about 20 of my songs, and he critiqued every song. He told me the songs made no sense because I was talking about five different things in one song; the first verse had nothing to do with the second verse, and the second verse had nothing to do with the bridge. He told me a song has got to be a short book, a small movie, or a short story. He taught me how to structure my songs.

Martha Reeves : You can’t really have a good house party unless you play some Motown.

Smokey Robinson : Bien avant que nous ne lancions Motown, Berry m’a dit “Je vais bosser avec toi et ton groupe,” et il a complètement bouleversé ma vie. Je lui ai joué une vingtaine de mes chansons, il les a toutes critiquées, une par une. Il m’a dit qu’elles n’étaient pas cohérentes, parce que je parlais de 5 choses différentes dans la même chanson; le premier vers n’avait rien à voir avec le second, et le second n’avait rien à voir avec le pont. Il m’a dit qu’une chanson devait être comme un livre ou un film court, une nouvelle. Il m’a appris comment structurer.

Martha Reeves : Votre soirée ne sera pas réussie si vous n’y jouez pas un peu de Motown.

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GIRL TALK ET TOUS SES SAMPLES

Greg Gillis, plus connu sous le nom de Girl Talk, est connu pour deux choses : être une bête de scène avec pour seule arme un laptop, et utiliser des samples par centaines pour ses compos, au point de frôler l’illégalité. Lui vante le droit de citation, comme le résume le NYTimes :

Mr. Gillis says his samples fall under fair use, which provides an exemption to copyright law under certain circumstances. Fair use allows book reviewers to quote from novels or online music reviewers to use short clips of songs. Because his samples are short, and his music sounds so little like the songs he takes from that it is unlikely to affect their sales, Mr. Gillis contends he should be covered under fair use.

Mr Gillis affirme que ses samples tombent sous le droit de citation, ce qui, dans certaines circonstances, constitue une dérogation à la loi sur les droits d’auteur. Le droit de citation autorise les critiques littéraires à citer des extraits de romans, ou les critiques musicales à utiliser de courts extraits de chansons. Parce que ses samples sont courts, et que sa musique ressemble si peu aux morceaux qu’il pioche à droite à gauche qu’il est peu probable que cela affecte leur vente, Mr Gillis soutient qu’il devrait être couvert par le droit de citation.

Le dernier album de Girl Talk, Feed the Animals , est disponible ‘à la Radiohead’, sur Illegal Art. Le DJ y a samplé 322 morceaux. On ne savait pas lesquels. Heureusement, il y a les geeks :

Andy Baïo, sur son site Waxy, a cherché, et a réussi à presque tout trouver, en partant d’une liste imprimée livrée avec le CD. Les chansons samplées y sont écrites en tout petit, mais après un scan minutieux, Waxy a pu sortir cela : un tableur excel avec les 322 morceaux qui ont permis la construction de Feed the Animals

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LES HIGH LLAMAS RENDENT HOMMAGE À ‘ASTRAL WEEKS’

Pour rester dans l’obsession, vous pouvez aller lire le très très long article écrit par Sean O’Hagan des High Llamas sur le Astral Weeks de Van Morisson (que le vieux monsieur va interpréter en intégralité cette semaine à New York).

And it is that voice, by turns flinty and tender, beseeching and plaintive, that is the most extraordinary instrument of all. It is the sound of someone singing to himself, utterly immersed in the words that are pouring out of his mouth. This is that adolescent aloofness transmuted into a kind of enraptured self-assurance.

Et c’est cette voix, tour à tour impassible et tendre, suppliante et plaintive, qui est l’instrument le plus extraordinaire de ce morceau. C’est le son de quelqu’un se chantant à lui-même, parfaitement absorbé dans les mots qui se déversent de sa bouche. C’est cette distance adolescente transformée en une sorte d’assurance béate.

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RADIOHEAD vs FREE JAZZ

Le Guardian a eu une idée folle, dont le résultat est plus fou encore : demander à des musiciens de jazz contemporain d’écouter ‘Nude’ de Radiohead, de l’assimiler et de l’interpréter. Le résultat est déconcertant, chaque chanson accompagnée des commentaires de l’interprète :

Jonathan Gee : ‘Nude’ seems at first like a standard rock harmony, but Radiohead’s music is multilayered and they’re great at arrangement and texture. If you had the sheet music, you could easily just strum along on a guitar and it would sound roughly like Nude. But that’s not the point. You can pick the bare bones of a Duke Ellington tune out on the piano, but then there are a million possibilities for enriching it. I tried to do this the way Ornette Coleman might have: painting the picture of the melody, and then commenting on it, concentrating on a sound, rather than trying to repeat it in a string of different ways.

Jonathan Gee : ‘Nude’ semble être au départ une harmonie rock traditionnelle, mais la musique de Radiohead est multi-couches et ils excellent dans les arrangements et les textures. Si l’on avait la partition, on pourrait facilement gratter sa guitare et ça ressemblerait grossièrement à Nude. Mais là n’est pas la question. On peut pianoter un refrain sommaire et plutôt dépouillé de Duke Ellington, mais il y a des millions de possibilités de l’enrichir. J’ai essayé de faire ça comme aurait pu le faire Ornette Coleman: peindre l’image de la mélodie, et ensuite la commenter, en se concentrant sur un son plutôt que d’essayer de la répéter d’une dizaine de manières différentes.