La Blogothèque

Joseph Arthur, le fêlé

En 2008, Joseph Arthur aura sorti pas moins de cinq disques : Could We Survive , un EP parfois brillant et Temporary People , nouvel album publié aujourd’hui. L’auto-proclamé roi du bitume, aka Benzo, en est mine de rien à 12 ans d’une carrière inégale et sinueuse. Un petit portrait s’imposait.

Est-ce qu’on peut encore attendre quelque chose de Joseph Arthur ? La question pourrait paraître rhétorique, elle ne l’est pas tout à fait. C’est que le personnage et sa musique sont un grand et troublant paradoxe : il fut longtemps à mi-chemin entre un artisanat délicat placé sous le signe de la simplicité, ou en tout cas d’une certaine économie de moyens, et en même temps un petit maître de l’ornementation et du détail. Un équilibriste, en somme, de ceux qui, laborieux, se prennent régulièrement de sacrés gadins.

Rappelons ici ce qui fait, originellement, le son Joseph Arthur : des débuts solitaires dans une arrière-boutique de guitare, avec pour seul compagnon un petit bijou de technologie qui paraît aujourd’hui bien banal mais ne l’était pas à l’époque. C’est une pédale de boucles (puis plusieurs), qui lui permettait de se sampler lui-même et, partant, de construire en direct une orchestration en couches successives, avec pour seuls instruments sa voix et sa guitare. On pourrait penser que ce processus accouchait nécessairement de chansons minimalistes, mais c’est loin d’être le cas. Notre homme est capable de variations infinies, il a le sens du détail juste, de la vignette. Il sait superposer les strates de son, et il aime le foisonnement. Et il enfante une sorte de signature mélodique : il n’y a guère que lui pour trouver ces lignes mélodiques improbables, alambiquées au possible, que l’on ne comprend qu’en bout de course lorsqu’elles se complètent enfin, semblant tenir debout en dépit des règles élémentaires de l’équilibre.

Ses premiers disques étaient ensuite enrichis mais par petites touches : un peu de batterie, pour l’essentiel. Sur le plan des mots, c’était un peu la même chose : peu de paroles, mais des formules qui font mouche. JA ne s’est jamais distingué par un vocabulaire délirant, il n’est pas de ces songwriters volubiles à la Will Shef. Plutôt poète minimaliste mais là encore précurseur, il avait compris qu’il suffit de dire les choses les plus simples (“when you showed me myself, I became someone else” ) de la bonne manière. Et des manières il en avait. Il avait cette lassitude profonde qui transparaissait dans le moindre mot, le plus petit froncement de sourcils, dans la façon presque désinvolte qu’il avait de lâcher un accord mineur plombant comme la pluie. Il avait cette voix qu’il était capable de laisser traîner comme le fait le frangin Gallagher mais avec la classe d’un Rimbaud plutôt que la morgue m’as-tu-vu de l’idole de Manchester. Il avait cet air si peu pudique qui nous laissait savoir, de manière confuse et pourtant péremptoire, qu’il connaissait chaque pli et chaque recoin de la douleur de vivre. Qu’il avait vécu seul, et perdu, à chercher une forme ou une autre de rédemption. Le spleen fait décidément de belles chansons.

Dire que Big City Secrets date déjà de plus de dix ans. Ses premiers albums – s’il est encore utile de le rappeler – sont remplis à ras-bord de ces bijoux qui naviguent, qui tanguent, dérivent et parfois chavirent, dans les océans infinis de cet entre-deux. Dans le paradoxe qu’on retrouve d’une manière totalement différente chez Radiohead : aventureux et pourtant immédiatement accessible. “In between all you wish for and all you need” . “In the Sun”, qui ouvre le Come to Where I’m From (2000) sur lequel Joseph se fait appeler Benzo, était faite de ce bois qui endure les grains les plus divers. L’équilibre était fragile. Il fut perdu.

La magie de ces premiers opus, c’est aussi qu’ils fonctionnaient – au moins en surface – à l’instinct. Joseph Arthur, c’était alors ce funambule un peu dingue qui se lançait en avant sans jamais trop composer, avec des rudiments d’idées, trois bouts de ficelle, et toujours la pédale magique pour tout ordonner. Et comme par enchantement, chaque élément trouvait sa place dans une sorte de tétris alambiqué et retors où l’on ne construit pas des lignes mais des étoiles. La transposition sur scène était hasardeuse: elle fonctionna un temps. Et puis bientôt, on vit le grand échalas commencer à faire un peu n’importe quoi. Rallonger ses chansons dans des proportions dantesques. Les clouer aux murs à grands coups de solos interminables. Peindre torse nu de grandes toiles en laissant tourner un sample en boucle. Traîner après ses concerts au milieu de groupies, l’air de ne pas être vraiment là, la tête rejetée en arrière comme si elle était trop lourde à porter, et les yeux masqués par des lunettes de soleil même au plus noir de la nuit. Un nouveau chapitre dans l’histoire des addictions rock’n'roll, à peine une péripétie. En concert, Joseph est parfois beau à pleurer, parfois chiant à baffer. C’est là qu’a dû naître l’idée funeste: Joseph s’est pris de jouer avec d’autres musiciens. Pour l’avoir vu sur scène dans les deux configurations, cela n’a évidemment rien à voir. L’idée n’a évidemment rien de scandaleuse, ne serait-ce que pour transcrire la richesse de l’instrumentation que l’on peut se permettre sur disque. Et puis quoi de plus normal, de plus naturel, qu’un musicien qui cherche de nouvelles pistes, qui veut faire évoluer son son et qui tente de fuir la recette ? L’équilibre, encore une fois. Le problème, quand on est un danseur étoile habitué à tutoyer la grâce, c’est qu’on ne peut pas faire de la balançoire avec des lourdauds.

Sur disque, l’histoire est un peu la même. Let’s Just Be voit l’apparition d’une volonté de faire rock. Puis vient Our Shadows Will Remain , l’album sur lequel il s’essaie aux énormes envolées soniques, et c’est carrément le philharmonique de Prague qui débarque le temps de trois morceaux. Ce n’est pas la présence de Dawn Landes à la production qui le sauvera. On voit de plus en plus dans son entourage les Lonely Astronauts en guise de backing-band, se mettant au service d’une écriture qui s’amenuise peu à peu. Sans doute diluée au fil d’une production pléthorique si l’on compte l’armée de maxis plus ou moins réussis que notre homme livre chaque année en marge de ses albums depuis bientôt 12 ans. Adieu les trouvailles d’antan. Joseph cherche un nouveau son, une nouvelle signature. Il semble chercher à la fois plus d’ampleur et quelque chose de plus direct, quitte à oublier de truffer ses nouvelles chansons des multiples petits secrets qui faisaient leur charme. Et puis, soyons francs, ces astronautes solitaires, on les entend venir de loin essayant de se défaire de la gravité en ahanant. Ces deux albums sont donc à des années-lumière de la sainte trilogie – Big City Secrets , Come to Where I’m From , Redemption’s Son – et à mes oreilles presque inécoutables.

Presque. La nuance est importante : elle est ce qui me rattache encore à Joseph Arthur, ce qui fait qu’on ne peut pas le déclarer perdu pour la patrie, et qu’un nouvel album de l’homme aux pédales vaudra toujours au moins quelques écoutes. Il y a toujours chez lui quelque chose qui surnage. Dans les noyades sonores comme dans les concerts donnés en perdition, vous pourrez toujours l’apercevoir. Cette blessure fondamentale, ce sens de la douleur et de la fatigue, presque visible à l’œil nu.

C’est comme s’il n’y avait rien à faire: aussi décidé soit-il à cacher ses cicatrices sous des tombereaux de guitares électriques ou de chœurs criards, nous pourrons toujours l’entendre. Le signal était ainsi donné par l’EP Could We Survive , balancé il y a quelques mois pour annoncer la sortie cet automne de Temporary People . Y surnage un morceau splendide. Un morceau de bravoure, comme on le lit souvent, sauf qu’il y a là-dedans bien plus que du courage. De l’abnégation. Il démarre sur le souffle d’un harmonica et sur une suite d’accords acoustiques qui ne pourraient pas porter de manière plus évidente la signature de notre bonhomme. Au bout de 40 secondes, le groupe débarque et, alors qu’on les a si souvent entendus piétiner les petites ailes fragiles des chansons-papillons de Jo, cette fois la chanson s’envole. Elle a quelque chose de martial (elle évoque très directement l’Irak) et de résigné à la fois. Elle est pleine de douceur et pourtant rêche, presque abrasive. “In between all you wish for and all you need” , à nouveau.

Temporary People sort aujourd’hui. Vous pouvez en voir un bout ici. Je l’ai reçu, et écouté. Joseph Arthur y sonne plus éraillé que d’habitude. Il pousse sa voix plus loin. Il chante avec d’autres gens, beaucoup d’autres gens, jusqu’à entrer, par moments, en territoire gospel. Je me garderais bien d’un jugement pour l’instant. Je cherche encore la fêlure de ce disque. Je ne la vois pas, je tâtonne, je sais qu’elle est juste là, pas loin. « Bienheureux les fêlés, ils laissent passer la lumière », disait justement Audiard.


- Photo bandeau : Dan Muller / KEXP

- Joseph Arthur participe au Fargo All Stars Festival : le 6 octobre à la Cigale à Paris, le 10 octobre à L’Antipode à Rennes et le 11 octobre à Alençon.