La Blogothèque

Canta Dona, canta

Au jeu des connexions bizarres, la lecture des articles sur l’exposition actuellement consacrée par l’Institut du monde arabe de Paris à Oum Kalsoum m’a remis en tête une autre chanteuse à lunettes noires. Sauf qu’elle a perdu la vue à quatre ans à la suite d’une sale maladie (et qu’elle est vivante).

La vie de Dona Rosa ferait une histoire à la Victor Hugo si on la racontait de long en large, faite de handicap, de pauvreté, d’abandon familial, d’errance à travers son Portugal natal et d’amitiés sur les trottoirs de Lisbonne. La rue et le chant comme moyen de subsistance épuisant, avec par chance un vrai talent qui lui a permis de ne pas sombrer, toujours maintenue à peu près à flot par l’aumône des passants.

Jusqu’à ce que l’un d’eux, un producteur autrichien, se souvienne de cette voix entendue un jour Rua Augusta, avec son triangle comme seul instrument, et invite Dona Rosa à intercaler sa voix de graviers dans une production télévisée visiblement too much filmée à Marrakech. Le XXIe siècle a les princes charmants qu’il peut.

On est en 2000, Dona Rosa commence dans la foulée, de concert en festival, une carrière qui reste fragile. Elle accepte progressivement d’accompagner son fado en cristal sali d’instrumentations plus riches, quitte le dépouillement du duo triangle-chant pour l’accordéon, les cordes… Sur son dernier (et meilleur) disque sorti à la fin de l’année dernière, Alma Livre, c’est parfois trop, mais souvent juste ce qu’il faut pour la faire avancer. Pour que Dona Rosa ne reste pas la mendiante aveugle de Lisbonne qui s’en est sortie. Qu’on vienne l’écouter pour sa musique.

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Les gens biens de chez Mondomix n’ont pas raté le magnifique Canta canta amigo canta et l’ont placé en ouverture de leur foisonnante compilation Mondomix Experience . Une façon de l’adouber comme la grande interprète qu’elle est, au chant éraillé et nasillard, plein d’aspérités jamais lissées.

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Dona Rosa ne cultive pas l’exploit technique ou la beauté formelle. Elle a appris de façon empirique l’équilibre subtil du fado, entre le trop et le pas assez mélancolique, mais elle ne reprend aucun flambeau si ce n’est celui de ses galères, d’un temps où il lui fallait capter les oreilles pressées.
Elle chante parce que c’est sa vie et sa voix est comme celles qui ont depuis toujours émergé au milieu des champs. Sauf que son champ à elle est fait de pavés.

Photo bandeau : Sally Rose

– Photo live : hansspeekenbrink