La Blogothèque

Chante avec les loups

Les louvarts sont partout. Sortis du bois. Ce doit être de saison. Bonnie Prince Billy avait bien ouvert la voie avec son Wolf Among Wolves, planqué au milieu de son Master & Everyone de 2003. Aujourd’hui, la horde s’est agrandie. On vous a déjà largement parlé de Bon Iver et son exceptionnel Wolves (Act I & II). Voici le reste de la meute : Phosphorescent, Iron & Wine et The Accidental.

Iron & Wine – Wolves (Song of the Shepherd’s Dog)

On a très largement parlé des Vampire Weekend et très largement ignoré le dernier effort de Sam Beam, aka Iron & Wine. Si ce dernier a gravé quelques unes des plus belles pages du renouveau folk US (on pense en particulier à Our Endless Numbered Days ), ses multiples collaborations avec Calexico l’ont entraîné sur des terrains qui s’en éloignent de plus en plus. Pour preuve, ce Shepherd’s Dog qui lorgne vers un son plus ouvertement électrique, plus rythmée. On y retrouve du Iron & Wine classique (“Resurection Fern”) mais il s’aventure aussi beaucoup plus loin, parfois même à l’instar des jeunes vampires vers l’Afrique mais avec beaucoup plus de gravité (écoutez donc “House By The Sea”).

Dans le lot, il y a certains morceaux qui portent très ouvertement la marque Calexico. C’est le cas de ce Wolves, dont la rythmique semble sortir en droite ligne de l’arrière-boutique des deux de Tucson. Et ici, le loup est une menace, un danger qui rode. Presque inéluctable, et en tout cas porteur d’un certain sens de la fatalité. Si la voix, spectrale, éloignée, ne se fatigue jamais, c’est qu’elle cherche l’issue, un échappatoire, inlassablement.

Phosphorescent – Wolves

Seul sur scène, Matthew Houck poussait sa voix dans ses derniers retranchements, prêt à la briser, à en faire des confettis, à l’épuiser et la disperser comme vulgaire poussière. On le disait malade, il avait clairement quelque chose de désespéré. Une façon d’être au bord de l’abime. Et je me disais qu’il n’y avait aucune chance pour que l’album soit aussi intense. J’avais raison. Mais pourtant …

Pourtant Pride est un excellent album. Il joue sur d’autres tableaux, un registre légèrement différent de cette prestation scénique en bouquet de nerfs. Ce n’est plus une seule voix qui s’éraille et qui crisse, solitaire. C’est un chœur. La liste des gens venus chanter sur ce disque est assez édifiante : Jana Hunter, Liz Durrett (la très prometteuse nièce de Vic Chesnutt), Ray Raposa (Castanets). Grâce à eux, le folk de cet héritier de Bonnie Prince Billy et Bob Dylan (mais qui ne l’est pas, dans ce champ musical là ?) prend une tournure plus aérienne.

“Wolves”, justement. Un parfait mélange de gravité folk et d’éther. Voix éraillée sur lit de ukulélé. Chœurs envolés et couplets lestés de plomb. Solo de guitare inondé de reverb sur fond d’orgue pesant et imperturbable. C’est la complainte d’un enfant perdu qui appelle sa mère, mais d’un enfant déjà bien grand, à la voix déjà bien rouillée et lasse. Pas un enfant qui a une peur irraisonnée du noir mais plutôt un adulte qui ne connait trop bien ses propres démons, ses loups qui lui habitent l’âme. Un adulte qui n’a plus que des remèdes d’enfant, justement, parce qu’il a probablement épuisé tous les autres et que seul lui reste l’appel à la mère.

La clé ? La clé, c’est sans doute ce refrain où il confie finalement la beauté animale, irrésistible, fascinante du plus grand de ces loups. The whitest, the tallest & the biggest one . Celui qui finalement ne s’en ira pas. Ici, le loup n’est pas que danger, il est aussi quelque chose de fascinant.

The Accidental – Wolves

Tout un album placé sous le signe du loup. Ca s’appelle There Were Wolves , c’est l’œuvre d’un collectif rassemblé autour de Sam Genders, la tête pensante de Tunng. En vous baladant sur ce disque, vous tomberez également sur Serafina Steer, dont on vous a déjà dit le plus grand bien.

Wolves, c’est une inquiétante balade dans la pénombre ouateuse des bords d’un fleuve douteux. Sous des saules pleureurs, probablement. Ce sont les harmonies clair-obscures d’un violoncelle qui tire toute la chanson à lui, qui sans tout à fait l’étouffer se glisse tout contre elle et la retient, son souffle dictant le tempo, interdisant les échappées.

Là le loup n’est qu’un regret, le signe que les temps ont changé, qu’ils sont passés mais qu’on ne les verra plus ici, sans qu’on sache clairement s’il faut le regretter.

Photos : Benjamin Millar (Iron and Wine) / Chris La Putt (Phosphorescent)