La Blogothèque

Contre un grand châtaigner

Puisque c’est l’été et que la boutique est plus que jamais ouverte à tous les vents, lâchons-nous: j’ai ressorti les disques des Innocents.

Pour commencer ça remue des souvenirs que je ne pensais pas aussi vivants, des années de mathématiques nocturnes à l’écoute de Ouï FM première époque, avant le ratatinage sur 32 morceaux qui tournent en boucle.

Un homme extraordinaire, Jane, Fous à lier, autant de bons morceaux pas cons qui sonnent encore sereinement, petites constructions jamais prétentieuses. Il y a dans les premières années des Innocents un équilibre impossible à créer de toute pièce, celui qui fait qu’une musique parvient à être populaire sans chercher à l’être. Ces chansons méritaient leur sort radiophonique, elles offraient un peu plus à chaque écoute.

L’Autre Finistère ça parle encore. Bien après la sortie de ce morceau (1991) j’ai habité un coin que je croyais perdu, une sorte de finistère éloigné et baigné par un fleuve trop grand; puis j’ai compris qu’il pouvait servir de refuge, que loin des yeux c’est parfois bien.

Les Innocents laissaient courir à travers tout ça une petite fissure, des bouts de surréalisme qui s’exprimaient dans leurs clips moches. Jipé Nataf me faisait bien marrer avec son corps trop long et son béret. Je me disais qu’il devait en avoir marre de porter cet artifice vieillot, qu’un mec de la maison de disques avait dû le convaincre que c’était bon pour le groupe: «ça fait symbole tu vois Jipé, vos fans ont un truc auquel vous identifier tu vois, un peu comme le short d’Axl Rose.»

Tout s’est terminé sur du pas terrible (Colore , ce clip vraiment trop Top 50 1996, et puis la suite oubliée), puis les souvenirs ont été remplacés en 2004 par le fichtrement délicat et inattendu premier album solo de Jipé, devenu JP.

Pour être honnête et ne pas glorifier un groupe qui n’est pas plus qu’un moment souriant, c’est ce Plus de sucre qui donne son supplément de sens à la discographie des Innocents.
Les quatre albums du groupe (et ce disque de Noël sorti en 89 qui existe vraiment) seraient un week-end à la campagne un peu improvisé, un peu bordélique, avec l’un qui veut chanter la pureté pop à la Beatles, qui se contenterait bien d’une guitare; et l’autre qui veut que ça s’entende, qui changerait bien enfin sa voiture qui ne rentrera peut-être pas de ce voyage-là. Chacun trouve sa place parce que tout le monde est là pour prendre du plaisir et que l’amitié est vieille, mais le dimanche après-midi il fait gris et la fatigue tombe sans trop prévenir.

Tout le monde s’éparpille, et celui qui voulait écrire sur la peau des choses prend le train en se disant que le retour à la maison en solitaire va faire mal.
Pour s’exorciser et s’occuper, il écrit Plus de sucre , disque-livre du quotidien, noyé sous les mots pour les mots, les sensations plus que les sentiments. On n’y comprend pas tout parce qu’il n’y a pas toujours quelque chose à comprendre, alors chacun y prend ce qu’il attrape, des bouts de phrases qui parlent tout seuls, des peurs qui consolent ou pas.
Beaucoup de gens qui suivaient les Innocents n’ont pas vraiment écouté ce disque qui fait un peu peur, qui peut rester longtemps insondable. Mais Plus de sucre est le témoin d’un après plus que réussi; dit à quel point JP Nataf est un compositeur talentueux, un rare du genre Mathieu Boogaerts.

Ces derniers temps, il porte la barbe et ça lui va bien. Il continue l’aventure Imbécile, partie d’un disque puis devenue spectacle, que je n’ai pas vu.
Il a aussi joué sur le chouette troisième album des Mabuses de Kim Fahy, coproducteur de Plus de sucre et ami de longue date. On le croise souvent dans les concerts à Paris, aux Liars, Animal Collective… Il a aussi écrit des trucs pour Patxi et Julien Doré. Bon.
Il a surtout un deuxième disque solo presque fini paraît-il, mais on connaît suffisamment le bonhomme pour savoir que «presque» ne veut rien dire chez lui, que tout ça peut encore prendre des années. Mais comme il semble aussi avoir envie de retenter quelque chose avec les Innocents et qu’avant cela chacun doit liquider ses projets solo en cours, on ne sait jamais. On ne sait jamais.

Merci à David Scrima pour le dessin.