La Blogothèque

Get well soon se portera-t-il mieux ?

Hambourg, le 18 juin 2008

Cher confrère,

Je vous adresse aujourd’hui mon patient Konstantin Gropper, un jeune Berlinois qui je pense vous intéressera au plus haut point. Vous n’aurez pas de mal à déceler son affection, tant les symptômes en sont évidents. Voyez plutôt : le nom de son groupe, Get Well Soon, est tiré du titre, fort long, de son premier album. Chacun des titres de cet album est long, parfois une phrase entière, qui semble porter en elle, déjà une histoire (ce qui ne sera pas sans vous rappeler M. Stevens, j’imagine bien) : ‘I sold my hands for food so please feed me’, ‘We Are Safe Inside While They Burn Down Out House’…

L’écoute de son disque confirmera ces premiers symptômes révélés avant même que l’on s’y plonge : nous avons manifestement ici affaire à un musicien qui avait imaginé son oeuvre avant même d’en avoir produit la moindre note, un homme qui aurait aimé publier dix albums d’un seul jet, qui apprécierait à n’en pas douter de pouvoir accompagner chacun de ses disques d’un épais livre illustré et pourrait vous peindre l’opéra qu’il faudrait mettre en scène pour en parfaire l’écoute.

Appétit créatif et ambition démesurée, imagination difficile à juguler… Nous avons tous deux connu bien des patients souffrant des mêmes pathologies, à des degrés divers. Mais je suis encore circonspect quant à l’analyse de son oeuvre. Nous ne sommes pas ici dans le cas de M. Stevens, évoqué plus haut. Alors que ce dernier avait assez rapidement réussi à maîtriser son bouillonnement par une manie de l’ordre, de la classification et une espèce de chapitrage – si vous me permettez – de sa frénésie créatrice, on sent chez Monsieur Gropper une impétuosité encore mal maîtrisée, néanmoins fascinante.

Vous le verrez, chaque morceau de son disque est un foisonnement, qui résume à lui seul le foisonnement plus global de l’album qui l’embrasse. Imaginez : le ‘Prélude’ (oui, il y a un prélude) est à lui seul une pièce baroque, qui enfle à chaque mesure pour finir en apothéose. Moins de 3 minutes d’album, et déjà une apothéose !

Sa voix est fascinante, on sent qu’il a plusieurs mondes en lui, j’aimerais juste savoir s’il finira par choisir le sien. Son oeuvre entière transpire une évidente envie de lyrisme, quitte à verser quelquefois dans le pompier. Il semble surtout avoir envie de tout expurger à la fois, de jeter brusquement ce qu’il retenait en lui depuis trop longtemps… Prenez ‘You/Aurora/You/Seaside’, qui penche manifestement du côté des trompettes et des rythmes propres à Calexico, alors que le morceau suivant est une espèce de manifeste emo… Un peu plus loin, les racines berlinoises de Monsieur Gropper reviennent dans une chanson cabaret avant une autre, Witches! Witches! Rest now in Fire, belle à en pleurer.

Mais le morceau le plus symbolique du désordre qui habite mon patient reste à n’en pas douter ce cinquième morceau, If this Hat is missing, I’ve gone hunting (quel titre, au passage, quel titre ! Ces patients ne cessent de m’émerveiller tout en m’inquiétant). Dès le départ, il porte la noirceur d’Interpol, souffle en même temps des cuivres sud américains, semble vouloir aller plus loin que ses ailes ne peuvent le porter. Puis viennent ces choeurs bancals de femmes, en complet décalage, qui semblent tronçonner sa chanson sans délicatesse aucune. Mais non, la voilà qui revient, et qui va peu à peu les absorber, ces sirènes. A moins que ce ne soient elles qui entraînent dans leur sillage les instruments déroutés.

Mon ami, mon éminent collègue, je suis perplexe. Que dis-je, je suis perdu ! Je n’arrive toujours pas à considérer ce patient comme une seule personne, je n’arrive pas à englober son oeuvre, et à pouvoir tirer un diagnostic solide, et pourtant je ne me lasse pas d’être fasciné par lui et sa musique. Nous avons là, à coup sûr, l’un des cas les plus intéressants de l’année, et je n’ai pas fini, pour ma part, de m’y intéresser. Je suis sûr que vous serez curieux aussi de sa musique, de sa personnalité, et que vous saurez m’aidez à mieux saisir si nous tenons là un génie, un fou, ou les deux.

Votre dévoué…