La Blogothèque

Soirée à emporter 2, l’histoire

Moins de temps pour que les groupes se rencontrent, moins de latitude dans l’utilisation du lieu, et pourtant… la deuxième Soirée à emporter fut pour nous un grand moment. On espère qu’elle l’a été aussi pour ceux qui nous ont fait confiance et qui ont rempli le Point Ephémère. On est en pleine redescente, il nous aura fallu du temps pour nous en remettre. Mais on prépare déjà la suite, les films, les images et les sons. En attendant, retour sur une nuit peu ordinaire.

Il est minuit bien bien passé. On a annoncé que les Ruby Suns allaient faire un petit set pour clore la soirée, mais on ne les trouve d’abord pas et quand on les trouve, ils nous apprennent qu’ils n’ont pas amené d’instruments et n’avaient pas compris qu’ils allaient jouer. On se dit que c’est dommage, on se sent un peu cons de les avoir annoncés, puis on regarde autour de nous, et on se dit que ce n’est pas bien grave. Les gens ont l’air bien, ils viennent de voir quatre bons concerts, pas besoin d’en rajouter, juste de boire des bières au bord du Canal St Martin. La deuxième soirée à emporter se finit tout en douceur, elle fut intense.

On n’aurait pas imaginé une telle intensité en accueillant les Noah & the Whale à midi, épuisés par un voyage de 15h entre Glasgow et Paris. On ne savait trop ce qui allait se passer, petites déconvenues concernant la salle, groupes trop préoccupés par leur balance pour se rencontrer et échanger, milliers de petits détails à régler… Jusqu’à ce qu’Essie Jain entre en scène, on sait qu’on a donné tout ce qu’on pouvait, qu’on a harcelé les groupes pour qu’ils soient le plus chaud possible, mais on n’a pas vu le temps passer, et on plonge en plein inconnu. Il y a du monde, beaucoup de monde, trop de monde, les gens s’engouffrent dans la salle, Essie monte sur scène, on va pouvoir souffler.

Mais non, parce que la discrète new-yorkaise nous fait retenir notre souffle. Quitter le quai bruyant et animé pour rentrer dans la salle, c’est plonger dans la ouate, savourer le silence exceptionnel qui accompagne son set lent et passionné. Elle nous le dira la première, et tous les groupes le diront, ce public était exceptionnel : pas de bla bla, pas de bruit de fond parasitant sa musique, un recueillement idoine pour une introduction en douceur à la soirée. Comme sur ses disques, les chansons s’épaississaient doucement, commençaient comme susurrées dans un boudoir, finissaient denses comme s’ils n’étaient pas deux mais six sur scène.

Elle osera s’aventurer dehors pour finir son set, chantant sans doute un peu trop délicatement pour que tout le monde l’entende, surtout quand on commence à entendre, venant de l’autre extrémité du quai, les slogans d’une mini-manifestation qui s’incruste devant les spectateurs. Une fin inédite, une récréation impromptue. Les gens nous demandent si c’était prévu. Non, non, c’est pas la Chanson du Dimanche ici…

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Les Fleet Foxes auront été les plus durs à convaincre de bouleverser leurs habitudes. Leur show est millimétré, ils ne se sentent pas trop de le bouleverser, mais après leur avoir bourré le crâne pendant leur dîner, ils nous disent qu’ils vont voir ce qu’ils peuvent faire. Lorsque leur concert commence, on se dit qu’on a bien fait d’être lourds. Le groupe traverse la scène, descend dans la fosse, et forme un cercle compressé par la foule. Je suis sur la scène, caché derrière un pylône, et me viennent des réminiscences du concert d’Arcade Fire à l’Olympia. Ils entament White Winter Hymnal, orgie harmonique qu’ils poussent le plus fort possible et qui semble réussir à habiter toute la salle.

Retour sur scène. On les avait trouvé bourrus, je crois qu’ils n’étaient que concentrés. Derrière leur looks improbables de trappeurs mal dégrossis, leurs yeux délavés qui semblent voir quelque chose qui n’est pas là, il y a une bande de gars fascinés par l’harmonie. Il faut savoir se dédier à un idéal pour chanter comme ils le font. Ils ne font pas que convoquer les fantômes de Neil Young et America pour les rhabiller de frusques disparates récupérées entre le baroque et les Beach Boys, leur batteur ne fait pas que déployer une rythmique qui est comme un vieux galion qui pourfend les flots : ils sont tous en train de chanter ensemble, tendus collectivement vers la quête d’une harmonie sublime. Presque comme un choeur religieux. De derrière la scène, on voit de manière tangible la puissance de l’effort qu’ils fournissent, et ce qu’il a fallu pour en arriver là. C’est sans doute cela, un concert.

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On change de registre, avec Noah & The Whale, habillés de jaune et de bleu et de couleurs pétillantes qu’on voit exploser au fond de leurs prunelles de jeunes adultes (j’allais dire d’enfants ayant grandi d’un coup). C’était pas gagné pourtant, à les voir arriver en fin de mâtinée : la troupe avait pris le train de nuit depuis Glasgow pour être là, et le moins qu’on puisse dire c’est que ça se voyait. Eux aussi étaient plutôt réservés au moment des balances, ne voulant rien prévoir, rien calculer, et rester spontanés. Autant pour nos idées de mise en scène. On insiste sur la liberté qu’on leur laisse pour se lâcher, on leur dit qu’on leur fait confiance. Le moment venu, ils s’agitent comme une bande de collégiens prêts à faire une bonne farce : une échelle, le violoniste qui prend place sur la passerelle au-dessus de la foule et qui attire son attention pendant que ses camarades vont prendre place derrière leurs instruments. Et d’un coup nous voilà partis.

Le show de Noah & the Whale fera vraiment décoller la soirée. On a déjà beaucoup écrit ici sur eux, sur leur parfaite maîtrise de la structure pop, leurs chansons qui savent vous chauffer sans en avoir l’air avant d’exploser d’un coup. C’était vrai et puissant sur disque, ça l’était tout autant en Concert à emporter, mais ce soir là, en live, c’était plus que ça. Etourdissant. De la musique de Pub pour jeunes gens polis, une ivresse absolue, de celles qui vont font sourire plus à mesure que vous perdez l’équilibre. Le concert montera en gaîté, avec une mention spéciale pour un ‘Five Years Time’ chanté avec Essie Jain et un public intégralement clapant et sautillant préparant à l’apothéose ‘Rocks and Daggers’, si folle et heureuse qu’en coulisse, alors que j’essaye de convaincre Charlie d’en faire une de plus, il aura comme seule réponse “oh that was such a perfect ending”, avec les yeux qui brillent et la sueur au front. Le public aura raison d’eux, et obtiendra une reprise des Temptations qui fera une fin encore plus belle. Il sera temps de sortir, il y a de la musique dehors.

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De Vandaveer, qu’on avait fait venir en Soirée de Poche quelques jours plus tôt, que j’ai interviewé ensuite un jeudi après-midi en buvant du whisky, on a aimé les chansons, les harmonies tonitruantes de Rose, l’humour et cet enthousiasme qu’on dirait juvénile mais qui est beaucoup plus profond que ça. Mais ce n’est pas que pour ça qu’on l’a fait revenir. On l’a fait revenir parce qu’on sentait bien que ce mec n’avait peur de rien, que partout où il passe il est prêt à dégainer sa guitare et ses chansons, à se frotter aux gens, au silence le plus massif, qu’il n’a pas besoin d’amplification pour se jeter dans la bataille. Et c’est exactement ce qu’il a fait : on lui a demandé, tu préfères jouer dehors ou dedans, il a dit peu importe, il a fini par faire les deux. Prenant la foule à bras-le-corps et l’attirant à lui, sans faire de manières. Dans la nuit, il devait conduire jusqu’à Bruxelles pour attraper un avion pour Washington via Newark et filer quasiment immédiatement en studio d’enregistrement, et pourtant pour rien au monde il n’aurait échangé cette petite foule rassemblée pour l’entendre contre quelques heures de repos. Notre doux bagarreur sera de retour en fin d’année, mais on est déjà tellement heureux de l’avoir eu pour nous le temps de quelques chansons.

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Avant que les Dodos ne montent sur scène, on avait un peu peur : la pop des Noah & the Whale est bien plus consensuelle et facilement enthousiasmante, que le blues hardcore des Californiens. Seulement, les trois garçons de San Francisco étaient chauds comme la braise. Avant les concerts, alors que nous nous enquérions de leur motivation, Logan, le batteur s’était contenté d’un ‘don’t worry, we don’t need to cheer up’…

En effet. Meric ouvre le show par un tout petit solo de picking, calme, délicat, presque ironique, comme joué au coin du feu, qui est soudain martelé par les tambours de Logan. Le rythme s’accélère, la guitare devient folle, Meric martèle le plancher, tout devient trépidant, un blues sauvage, hardcore, et le ton est donné : ça trépigne, ça cogne, ça sue, ça hurle, ça s’appelle ‘Chickens’, c’est tiré de leur précédent album, et ça donnera le ton. Une urgence, une envie et une énergie folles, et pas une pause, pas moyen de prendre son souffle, il y avait trop à dépenser, il y avait toute cette virtuosité de la guitare, de la batterie à brûler dans l’urgence, sans prendre plus d’une demi seconde de pause entre chaque chanson. C’était la plus belle surprise de cette soirée : voir ce public qui les connaissait à peine subjugué, enthousiastes, ces gens qui nous aggripaient pour nous dire combien ils étaient soufflés par ces gamins.

Même lorsque Meric et Logan se feront refouler par la sécurité alors qu’ils voulaient entraîner le public sur les bords du Canal St Martin avec leurs tambours, ils ne se démonteront pas, feront demi tour en continuant à jouer, remonteront sur scène et entameront un morceau sans amplification… Quand ils terminent, nous sommes tous épuisés et heureux, comme à la fin d’un match en cinq sets. Et tant pis s’il n’y pas d’autres groupes. On en a eu 5, on est heureux, les gens autour de nous le semblent aussi, et c’est ce qu’il y a de plus important.

Merci à tous ceux qui sont venus. Au milieu du show, Philippe Dumez nous a glissé ce mot : “c’est assez réjouissant de voir que quatre groupes qui auraient du passer en vitesse à la Flèche, ne bénéficient d’aucune promo en France, réussissent à remplir une salle pour un concert payant. Ça montre qu’il y a une curiosité. Ça donne espoir”. C’est exactement ça. Et c’est grâce à vous. Merci…

Photos par Beorn et electrospray