La Blogothèque

Une chanson pour toute la vie

Il y a des chansons qui vous agrippent, violemment, en allant directement aux tripes, à la gorge, en vous chopant par les viscères, mais en ayant la politesse de vous prévenir. Pas des adeptes de l’embuscade et du coupe-gorge, du blitz déclenché aux petites heures de la nuit et de l’attaque surprise en contre-plongée. Bien au contraire, celles-ci prennent bien le soin de s’annoncer. Elles figurent en référence dans des livres que vous aurez lus, dans des magazines influents auxquels vous vous serez abonnés. Elles sont citées par des artistes que vous aimez. Elles ont eu dix, vingt voire trente ans pour s’installer. Elles sont partout. Elles n’ont rien de nouveau, plus rien de nouveau, elles sonnent même parfois bien datées, comme des reliques d’un autre temps – sauf évidemment pour vos oreilles de petit jeune qui débarque bien après la bataille. Pour ma génération, elles sont souvent nées dans les années 60 et 70. Plus rarement dans les années 80. Celle dont je veux vous entretenir a vu le jour en septembre 1978.

Pour John Peel, c’est le meilleur single jamais enregistré. Pour les gars de Derry qui l’ont composé, c’est un ascenseur qui leur permettra en quelques mois de partir sur la route, la vraie, celles des Etats-Unis, en première partie des Clash. Dans la bande, il y a déjà un Doherty, mais c’est le batteur. Il y a deux frangins qui composent et un chanteur qui braille sans jamais perdre la ligne mélodique. Au lycée, ils s’appelaient les Hot Rods. Maintenant, ils s’appellent les Undertones .

5 ans et 4 albums plus tard, ils ne seront déjà plus. Entre temps, Margaret Thatcher sera passée par là, armée de sa faux et de son karcher, et curieusement les punks ne lui survivront pas.

Sous les doigts de ces gamins – ils ont entre 17 et 20 ans à la date des faits, et encore des têtes de bambins – naît cette chanson appelée à devenir une légende. “Teenage Kicks”, ça s’appelle. Ca te tombe sur la gueule par le plus heureux des hasards, comme on dit et même si tu crois finalement assez peu au hasard dans ce genre de choses. Parce que cet hymne est devenu avec les années un must-have de tout fan de foot qui se respecte. A Derry City, on la passe encore à chaque fois que l’équipe rentre sur le terrain. Et rien à dire, tu ne peux t’empêcher de penser que ça claque plus que le “Jump” de Van Halen qui officie au Parc des Princes.

Quand tu découvres cette chanson à 20 ans, tu y entends l’urgence folle que tu as envie d’y entendre. Un son abrasif, aussi abrasif que tous les sentiments contrariés qui te brûlent les veines, qui t’embrasent le regard et ne te laissent que rarement trouver le sommeil. Une pulsation obstinée, aussi obstinée que les coups de sang qui t’incitent à prendre la nuit, prendre les rues, prendre la ville. Une voix écorchée, aussi écorchée que ta voix, que toutes les voix autour de toi qui ne savent pas la nuance, qui ne connaissent que la nécessité de se faire entendre au milieu du bruit.

Quand tu découvres cette chanson à 20 ans, souviens toi, tu y entends aussi l’harmonie de ceux qui luttent ensemble, qui se retrouvent pour battre le pavé et pour se frayer un passage. L’harmonie de ceux qui crient ensemble et dont les voix tendues sont comme ivres d’être un concert. Ca tient à presque rien, à quelques détails, des broutilles comme ces claps claps au refrain, qui viennent tirer ce chant punk vers quelque chose de plus pop.

Quand tu découvres cette chanson a 20 ans, souviens toi, c’était hier, à l’aube des années qui vont te changer, tu y trouves l’envie de rester jeune, de ne pas laisser filer ton adolescence trop vite. L’espoir de trouver encore demain la force, le courage et quoi … l’endurance ? de vivre des sentiments un peu trop forts pour nos chétives carcasses ; de prendre des vagues un peu trop hautes pour nos frêles esquifs ; de courir au devant des balles en sachant pertinemment qu’elles ne nous arrêteront pas tout à fait. De ne pas accepter le monde – ce petit enculé qui n’attend qu’un moment d’inattention pour nous en foutre plein la gueule – tel qu’il est, mais de continuer à le prendre de front.

A 30 ans (ou 31, tiens), quand le hasard, la nostalgie ou la fureur des jours malheureux nous remet sur le passage de cet imposant riff d’ouverture, on se demande un peu si on s’est réellement trahi, ou pas tant que ça. On a un peu l’impression que notre naïveté d’alors est bien morte et enterrée, ou qu’elle n’en finit plus d’agoniser lentement planquée dans un placard. On se dit que ces beaux rêves étaient louables, mais qu’aujourd’hui on ne prend plus que des risques soigneusement évalués. Avec l’approbation d’un comité d’audit qui pèse et soupèse nos responsabilités, à la limite. [non, chérie, je ne pense pas qu'à toi quand je dis ça].

Et puis. D’abord, on se souvient qu’on écoute peut-être rarement les Undertones et que les Clash évoquent avant tout un sentiment très nostalgique, mais très vite viennent défiler en rang serré tous les modernes qui ont eux aussi appris à chanter à fond, à (nous) donner de la voix. Les Arcade Fire, les Mates of State, les Okkervil River, au hasard et dans le désordre.

Ensuite, une bande d’Islandais s’empare de notre chanson. Ce ne sont pas les premiers, loin de là : il y a eu les Buzzcocks, et Snow Patrol, et Ash et Nouvelle Vague (cette bonne blague) et Green Day. Mais voilà, ils la prennent avec égard, doucement et presque en demandant la permission. Au final, ils la foutent quand même à poil, mais en lui pliant soigneusement ses frusques, n’en doutons pas. Et c’est comme si Seabear (déjà auteur d’un remarquable album de folk pastoral), en se livrant à cet exercice périlleux, te rappelait que les enflammades de ton adolescence n’étaient pas si loin que ça ; que les cohortes de pompiers et les canadairs en piqué n’ont pas eu raison de toutes tes flammes.

Alors, bien sûr, tu ne hurles plus à la mort, tu ne lances plus d’anathèmes (ou si peu). Mais il te reste du carburant, planqué quelque part, un peu de rage et de kérosène, et tu sais encore rallumer le feu. Lorsqu’il le faut, lorsque tu sens que tu le dois. Quand le rêve se pointe à nouveau au détour du quotidien, en ligne de mire, aussi tangible qu’il l’a toujours été, à peine moins atteignable. Tu ne le poursuivras plus tout feu tout flammes : tu as appris à t’économiser, à piocher avec patience, à gravir péniblement les montagnes que l’on dresse devant toi. Et ton chant n’est du coup plus le même : il est accompagné de chœurs qui sont comme tes frères d’ascension, il est poussé par tout un orchestre (un piano qui glisse comme les nuées, une guitare en trémolo qui tremble mais ne faiblit pas et une myriade de détails infimes comme autant d’étoiles du berger) qui t’es un guide dans la pente la plus ardue. Il n’y a plus la voix de Sharkey, cet étrange organe qui a fait des Undertones autre chose que des punks, mais il y autre chose à la place. Ta chanson, c’est ta nouvelle Internationale, une Internationale de trentenaire : pas un cri, un chant. Constant, ferme, décidé. Et même, par moments, un peu aérien. Tendu vers ton rêve.

Teenage dreams, so hard to beat ”, dit la tombe de John Peel.

Photos de Seabear par Rod – Le Hiboo