La Blogothèque

Les choix de Bon Iver

Cette chanson a été écrite par Sam Cooke. Elle ne dure que deux minutes trente, mais c’est pour moi l’une des chansons qui met le plus en valeur la voix d’Aretha: c’est une plainte, Aretha gémit, et je pleure à chaque fois que je l’écoute, même si au fond, c’est une chanson incroyablement joyeuse. C’est un tout : sa voix et les chœurs, le façon dont elle a été enregistrée ; tout est simplement absolument parfait.

Les voix que je préfère sont celles qui sont poussées, même si elles ne sont pas spécialement formées. Lorsque le corps en entier sert à la voix, quelque part on sent comme une douleur, une blessure, et en général, c’est ce que je préfère.

Je crois que ce qu’il faut c’est chanter pour soi, chanter ce qui va vous guérir en quelque sorte, ne pas se soucier des gens qui vont écouter, ils comprendront… Ceci dit, ce que vous faites, vous le faites aussi pour eux, c’est une sorte de cercle vicieux..

Oui, je pousse, mais c’est quelque chose de plutôt nouveau pour moi. J’avais l’habitude de chanter plus bas, mais depuis un an et demi environ j’ai commencé à m’intéresser à différents types de voix. Je crois que j’avais tendance à pousser la mienne un peu trop souvent, maintenant je préfère attendre le moment propice.


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Ce sont devenus de très bons amis mais avant même de les connaître, ils ont changé ma vie, avec cette chanson. C’était vraiment un moment magique, la première fois que je les ai vus jouer, et ce morceau… (il bruite les percussions) , ses tempos particuliers ; ça ralentit et puis ça s’accélère, la mélodie et la voix de Phil, et tous ces endroits beaux et étranges où il nous transporte avec ses paroles…

Je me souviens que j’habitais encore en Caroline du Nord, en 2006 et je ne les avais jamais vu jouer auparavant. Toutes leurs chansons m’ont époustouflé, mais ce morceau-là… Je suis rentré chez moi et pour la première fois, j’ai songé à arrêter la musique. Vraiment. Je n’étais pas sûr d’être capable de continuer à faire tout ça, parce que cette chanson était si parfaite, j’étais persuadé que je ne pourrais jamais faire aussi bien.

Elle s’enchaîne très bien avec la précédente, puisqu’à cause de cette chanson, quand j’avais la vingtaine, j’ai eu l’angoisse de la page blanche. Ça a duré 4 ans… Jackson Browne est un parolier assez peu complexe, et son esthétique n’est peut-être pas super intéressante, mais ce morceau est très représentatif du songwriting des années 70, les chansons d’amour les plus troublantes, des chansons qui parlent simplement de la douleur en général, de cette douleur quotidienne, mais d’une façon si poignante. C’est juste l’histoire de deux personnes qui se lassent l’une de l’autre, qui ne s’aiment plus. C’est une chanson-clé pour mon développement émotionnel. Elle m’a tellement inspiré et touché que je n’ai pas pu écrire mes propres morceaux pendant un long moment, parce que Jackson Browne a su exprimer exactement ce que je cherchais moi-même à exprimer.

Les paroles sont très importantes pour moi, même si les miennes sont parfois un peu vagues. La façon dont elles s’extirpent de mon esprit est très succinte, et particulière. Je préfère garder ce flou pour laisser le choix aux gens. Un arbre par exemple, si tout le monde le regarde du même endroit, on y voit et on comprend la même chose. Mais si on le regarde d’un point de vue différent, on y trouve une nouvelle perspective et une nouvelle interprétation alors qu’il reste toujours le même.

Ce côté vague des paroles, je le retrouve lorsque j’écoute d’autres artistes anglo-saxons, Mark Kozelek par exemple. Cette chanson est une version qui apparaît seulement sur la bande originale de Vanilla Sky . Je ne me souviens pas du tout avoir vu ce film, tout ce que je sais c’est que j’ai dû écouter cette chanson un bon millier de fois. Il chante et on entend « christmas tree » mais c’est tout, le reste on ne le comprend pas. Pourtant il chante dans un anglais parfait, mais la façon dont il articule – on ne sait pas vraiment si c’est conscient – est plus de l’ordre de l’émotion ; le son des mots, les inflexions et la prononciation, tout ça est aussi important que les mots eux-mêmes.

J’ai été moi-même contacté pour faire la bande originale de deux films, et j’ai lu les scripts ; ils sont vraiment intéressants, un peu sombres mais drôles. J’ai vraiment envie de rencontrer les réalisateurs : partir en tournée, faire des disques, cela me plaira toujours, mais composer la musique d’un film c’est quelque chose qui me fait vraiment envie.

On oublie un peu trop souvent ce chanteur soul, mais cette chanson le définit en tant qu’artiste – et je crois que c’est la seule chanson qu’il ait jamais écrite. L’arrangement, sa voix incroyable, les paroles… C’est tout simplement déchirant. Habituellement j’aime les chansons jouées en accords majeurs avec un peu de mineur pour rajouter de la tristesse mais celle-ci est principalement en mineur, très sombre. Je ne sais même pas ce qu’il se passe dans cette chanson, mais il explique que dans plusieurs années, il sera encore en train de chanter cette chanson à cette femme. Je ne sais pas si ce sont les paroles ou bien la musique, mais il faut juste s’asseoir, faire en sorte d’avoir un peu d’intimité et l’écouter avec le volume à fond. Je ne peux pas imaginer que ça puisse ne pas toucher quelqu’un.

C’est juste un morceau instrumental mais ça me fait penser aux derniers morceaux composés par Duke Ellington, lorsqu’il faisait des choses plus thématiques plutôt que de jouer simplement avec un groupe de jazz. Je pense qu’à ce moment de sa carrière, Ellington a juste résumé la musique américaine, et peut-être même la culture globale de la première moitié du 20è siècle. Le Walker Art Center de Minneapolis avait demandé à Bill Frisell de composer un morceau qui s’appelle “Blues Dream” et c’est devenu un disque, avec Bill et son septet : trompette, trombone, saxo, pedal steel guitar, contrebasse, batterie, et lui qui jouait de la guitare électrique.

Ce que Bill Frisell a fait, c’est qu’il a résumé la musique de la seconde moitié du 20è siècle, et la musique occidentale en général. Lorsque je l’ai vu jouer – c’était probablement le meilleur concert que j’ai jamais vu – j’étais transporté à la Nouvelle-Orléans des années 60, au Nebraska dans les années 90 ; j’étais partout. Cette sélection de plusieurs instruments, c’est comme si Duke Ellington avait passé le flambeau à Bill, bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés. J’ai l’impression que c’est le mélange de plein de musiques différentes.

(A propos du second album)

J’y ai réfléchi, oui, mais il sera ce qu’il sera, je ne me sens pas nerveux, ou sous pression, pas du tout, même si je devrais peut-être… La seule chose qui est importante quand on repense à toute cette histoire un peu énigmatique, la cabane en pleine forêt, cet album, c’est qu’il s’agissait simplement d’être honnête avec moi-même, et je crois que c’est ce qui transparait ; je crois que c’est plus simple et juste de raconter cette histoire. Pour moi, ce n’est pas du tout cette espèce de légende, j’étais juste là, à vivre dans cette cabane.

Je venais de me séparer de mon groupe, j’étais un peu désemparé. Je faisais la même chose depuis si longtemps que je me sentais piégé en quelque sorte, j’étais avec le groupe et tout allait de plus en plus mal. Je pense que j’avais besoin de retourner un peu aux sources, ou du moins savoir que c’était là, et faire quelque chose avec respect.

Je composais mais je n’avais aucune attente précise, je ne me demandais pas comment cela allait être perçu dans le monde de la musique commerciale, ni même comment j’allais m’y prendre pour me faire connaître. Mais voilà, j’y suis.

Donc en ce qui concerne le prochain album, je crois que j’ai besoin de voyager et me retrouver dans un endroit où rien d’autre que mon honnêteté et ce que ma musique exprime n’importe.

Je n’irai probablement pas dans cette cabane, je construirai peut-être un studio, je ne sais pas, peu importe finalement, l’essentiel est que je puisse me concentrer. Je ne veux pas écrire mes chansons en tournée, parce que j’ai cette espèce de complexe de culpabilité scandinavo-americano-luthérien en ce qui concerne le travail. Pour moi, le plus important ce n’est pas faire de la promo et partir en tournée, c’est pouvoir me trouver dans la bonne situation pour écrire et créer.

Je veux qu’il y ait une sorte d’équilibre, parce que je sais qu’il y a des gens qui m’aident à faire connaître ma musique, donc je veux aussi les aider, et répondre à leurs attentes. Mais si on veut rester honnête avec eux et être plus avenant, et prévoyant, et qu’on leur dit « Non, ce n’est pas une bonne idée », ils comprendront, pour peu qu’on leur explique.

Photo d’en tête : Saracass