La Blogothèque

La raison du plus triste

À chaque génération son emo. D’autant que le nom qualifie bien plus l’abandon d’une musique à la mélancolie qu’un son vraiment codifié. Les Pascals ne sont pas emo, c’est sûr, mais je caserais aussi facilement les Cure et le Nick Cave des Murder Ballads que Rites of Spring dans le créneau. À chacun son emo.

Ces derniers temps, au milieu du débordement de noir marketing qui ne se pose que peu de questions musicales (dernier trip dans le Cosmo du mois: un reportage total du genre « je suis emo mais ma mère est punk »…), resurgissent les années emo de ma génération à moi, celles du milieu des années 90. Et dans le marasme des choses que j’ai réécoutées ces derniers temps et qui paraissent flapies par les années, si je ne sauvais qu’un groupe sur cette étagère qui prend un peu la poussière, c’est Texas is the Reason. Ce groupe comète admirablement synthétique fut l’un des derniers sursauts valables de l’épisode emo nineties… et puis, sorti de toute considération annexe, c’était un putain de super groupe qui m’a remué en profondeur.

C’était en 1995, on se faisait un peu chier entre deux Ninja Tune, Tupac n’était pas encore mort, Alanis Morissette sortait Jagged Little Pill et commençait à nous faire du mal, Big Drill Car et Cap’n Jazz splittaient et c’était triste, les Beatles réapparaissaient du néant via Free as a Bird et c’était bizarre…
Les New-Yorkais de Texas is the Reason sortaient eux leur premier (et seul) EP, chez Revelation Records, label au top du top dans ma tête à l’époque. J’achetais ou j’empruntais tout ce qui sortait là-dessus, comme sur Dischord, Jade Tree et Thrill Jockey. Ce disque-là, comme tous les autres, a été déniché au Silence de la rue, éminente maison parisienne alors installée à Lamarck-Caulaincourt, au pied des premières marches de Montmartre.

Ce disque sans titre avait tous les arguments visibles du emo de l’époque, très codifiés: une pochette avec beaucoup de vide, une typo discrète et une photo encadrée avec les marques du tirage. À l’intérieur, la musique crachait à mort mais sans déborder. Il y avait ces guitares bien métalliques mais pas violentes, jamais, cette batterie en roulements, des montées mélancoliques corde par corde et la voix éraillée de Garrett « This is only fun for me » Klahn qui menaçait d’exploser. Les quatre Texas is the Reason avaient un talent mélodique très direct, une efficacité instantanée qui m’avaient scotché dès les premières mesures. Alors qu’on bouffait du emo depuis des années, ils arrivaient et balayaient tout parce qu’ils étaient tout simplement meilleurs dans tous les domaines. Et plus émouvants aussi, de vrais potes potentiels qui avaient compris que le trip macho ça ne nous amusait pas, ou plus… Les trois morceaux de ce tout petit grand disque offraient déjà de quoi discuter pendant des jours sur le mode « nan c’est pas mieux que Sunny Day Real Estate » .

Tout ça sonnait franchement californien (genre San Diego…) mais venait de la côte Est, avec influence directe (pour la nervosité rentrée) de la scène de Washington réunie autour de Fugazi. Ça faisait un bien fou parce que c’était impeccablement mélodique ET musicalement réfléchi, attelage précieux en 1995. Chez moi, Texas is the Reason a refermé la page punk à roulettes et ouvert plein de nouvelles portes pop et rock, qui mèneront à Modest Mouse, à Yo La Tengo, à XTC même, à My Bloody Valentine.

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Le seul album du groupe est sorti en 1996, toujours chez Revelation: Do You Know Who You Are? , en hommage à John Lennon. Carton critique à l’époque mais bizarrement assez inconnu aujourd’hui, c’est le genre de disque qui possède une signature sonore suffisamment forte pour revenir hanter les platines régulièrement sans pâlir face aux années.
Même pas 40 minutes d’histoires de filles parties trop vite et qui surtout ne veulent pas revenir, de mecs qui promettent de faire mieux, de voix très en avant, de « I guess you never really tried/Hard enough » mémorables, de guitares contrariées, d’arpèges aussi délicats que possible et d’énergie rythmique complètement noisy. Texas is the Reason réinventait encore un peu plus le rock expressif, celui qui ne met pas tout dans le physique et tente de parler avec délicatesse.

C’était apparemment largement assez épuisant, et le groupe n’est pas allé plus loin. En laissant en plus un split avec The Promise Ring (autre groupe plus que valable qui, lui, réussira à passer du emo à la pop), chacun est parti de son côté dès 1997.
Garrett Klahn a rejoint New Rising Sons, le batteur Chris Daly Jets to Brazil. Norm Arenas (guitare) et Scott Winegard (basse) se retrouveront quelque temps plus tard avec l’ex-chanteur de Far dans New End original, très prometteur mais décevant.

Tous ces groupes n’existent plus et Texas is the Reason ne s’est reformé qu’une seule fois depuis, pour deux concerts anniversaire à New York en 2006. Aucun second album en vue et c’est très bien comme ça, il y a des pages qu’il faut savoir refermer.