La Blogothèque

Third : chapitre 3

05. Plastic

“Plastic” comme le froid sans charme, mécanique et inerte jeté par une histoire qui n’a pas commencé mais qui a eu le temps de faire du mal.

“I wonder why…

I don’t know what you see.”

Beth livrée à elle-même, troublée et déçue, mais attirée, par on ne sait qui. On ne sait jamais qui lui a fait du mal à Beth, mais on lui dirait bien deux mots avec l’envie malsaine de le/la remercier de la jeter comme ça dans les sentiments épuisants, ceux qui tournent en boucle pendant des mois, ceux qui regardent l’autre se refaire.
Parce qu’on n’imagine pas Beth avancer sans souffrir et qu’on n’imagine pas Portishead avancer sans Beth.

Mais “Plastic” c’est la renaissance, un morceau qui se laisse tomber les yeux fermés, épuisés dès ses premières mesures, puis réussit à les rouvrir. Éclopé mais vivant à pleins poumons. La voix de lendemain de pleurs est poussée par un orgue lointain, tout branlant, qui ne fait que revenir hanter les silences. Au-dessus plane ce bruit d’hélico bizarre, si inattendu qu’on croirait un bug d’encodage à la première écoute; comme toutes ces hachures dans le son, un peu partout comme des coups de couteau.
Third est plein de ces incertitudes sonores volontaires, de ces cicatrices qui lui donnent l’air d’avoir dormi dans la rue pendant dix ans. Et c’est le cas: ses basses compressées ont bouffé du dubstep, ses saccades ont avalé le hip-hop le plus abstrait, ses grondements électriques ont absorbé le drone le plus rugueux.

Retour au noyau de la bête. “Plastic” est un enfermement mental et Beth se bat contre ce moulin mécanique qui gronde avant de se faire à son tour balayer par des déflagrations électroniques carrément alarmistes, pressées par des basses monstrueuses… Le son monte très haut puis redescend, fait vibrer le corps entier, occupe tout l’espace disponible.
Tout au long de ce troisième album, Portishead raconte au passage à la génération mp3 tout ce qu’elle perd à n’écouter que des morceaux écrêtés, comme amputés, sans aigus ni basses extrêmes, sans ces fréquences presqu’inaudibles qui forment la masse du son, son peuple silencieux. Ce magma auquel ceux qui se souviennent d’avant Napster s’accrochent, ce n’est pas un délire d’arrière-garde, c’est un état de fait: la qualité sonore recule et c’est dommage. Créé par une bande de frappés de l’audio, Third est un disque d’une épaisseur maniaque, qui barde le spectre entier de sons amoureusement sculptés. Au cœur de toute cette noire beauté, cette qualité est finalement presque aussi importante que le chant de Beth Gibbons.
“Plastic” est en plein dans ce travail d’artisan: aucun son n’y est complètement naturel, aucun n’y est complètement mécanique. Quand la batterie s’éteint en plein roulement, on se prend en pleine face le travail de séquençage et de mixage pour la briser pile sur la tranche, là où elle fait mal parce qu’elle laisse un espace vide. “Plastic” est un drame banal vécu à travers le filtre de la technologie, une légère distorsion du réel qui trouble aussi la voix et la dénude encore face à la musique. Cette voix qui n’a jamais été aussi belle qu’en 2008.

Et la fin? Beth ne se laissera pas mourir de chagrin, pas cette fois:

“On your stage

A show that you create

All by yourself

I am nowhere.”

Elle est debout dans la bataille, la guitare acoustique d’Adrian Utley vient percer l’horizon encombré, elle crie, les cymbales cognent dur et l’alarme s’éteint sur les restes d’incertitudes. Ne reste que le plus dur: essayer de commencer autre chose.

Au sein de Third, “Plastic” est une montagne parmi d’autres, pas la plus escarpée (on laisse ça à “The Rip” et “Machine Gun”), mais chez beaucoup d’autres on appellerait un morceau comme ça une tuerie. (DJB)

06. We Carry On

Je suis incapable de décrire précisément une chanson.
Je veux dire d’un point de vue érudit, à la manière experte d’un véritable musicien de formation : je ne peux pas vous décrire avec certitude quel instrument intervient à tel endroit (à part ceux de base, bien sûr), je ne fais pas la différence entre un si et un la, j’ai du mal à identifier certains effets, je ne suis toujours pas sûr de vraiment savoir ce qu’est un arpège…
Je suis incapable de décrire précisément une chanson (et je ne suis pas certain que ça ait toujours un véritable intérêt d’ailleurs) et cette incapacité se retrouve décuplée à l’infini devant la complexité, l’ambition et la démesure de n’importe quel morceau de Third .

Alors je suis bien embêté quand on me demande à quoi ressemble “We Carry On”. Comment le décrire d’une façon fidèle ? C’est un morceau monstre, qui évoque autant les Silver Apples que Liars. Un mutant effrayant et agressif, à la marche implacable.
Mais si déroutant qu’il échappe longtemps à toute description.
Peut-être qu’il serait alors plus simple pour moi de commencer par la première image qu’il m’évoque.
“We Carry On” me rappelle Dancer in the Dark . Oui, le film de Lars Von Trier, avec Bjork.
C’est plutôt surprenant au premier abord parce qu’autant “We Carry On” est le morceau qui me sidère le plus sur Third (avec son faux jumeau “Machine Gun”), autant je déteste quasi-intégralement ce film (ces grosses ficelles ineptes, son interprétation outrée, son mélodrame faisandé (et vas-y que je te tape sur la tête avec le tiroir en pleurant, bouh-hou-hou)). Sauf une belle scène, celle où Bjork chante le morceau “Cvalda” : elle travaille à la chaîne dans son usine puis les divers bruit des machines qui percent et aplatissent et encastrent, s’organisent et se superposent petit à petit pour poser la rythmique du morceau à venir ; les bruits du quotidien, ceux qui témoignent directement de l’aliénation de l’individu sont justement ceux qui servent à Selma pour s’évader de cette réalité, à la transfigurer pour s’échapper dans une parenthèse enchantée.
Je repense régulièrement à cette scène, à ce morceau, parce qu’outre un début similaire, j’ai l’impression confuse que “We Carry On” pourrait en être la version inversée.
Une version plus sombre, en noir et blanc. Une version en négatif plus exactement.
Une version où on ne survit pas à la réalité en s’en échappant mais en s’y cognant jusqu’à l’os.
Une version qui n’illustrerait plus une comédie musicale mélodramatique mais un film cyberpunk furieux et à bout de souffle (et idéalement réalisé par Shinya Tsukamoto).

“We Carry On” me semble une version en négatif de “Cvalda” parce qu’elle ne cherche pas la ligne de fuite du problème mais cherche plutôt à en retranscrire toute la quintessence, jusqu’à l’abstraction : la déshumanisation par le quotidien, l’étouffement de l’individu qui cherche encore une raison d’avancer au milieu d’un environnement qui l’écrase toujours un peu plus.
Tous les rouages de “We Carry On”, gigantesque machine à broyer, participent à cette entreprise de démolition : les sonorités industrielles (signal sonore ou autres cliquetis indéfinissables) séquencées sur une répétitivité Krautrock se superposent et s’agrégent pour former un cachot menaçant et claustrophobique. Chaque ajout ultérieur à cette mécanique exténuante (batterie martiale, partie de guitare dévastatrice) ne fera que renforcer un peu plus cette sinistre sensation d’inéluctable.
Enfermée en son sein, la voix de Beth Gibbons semble plus lasse que jamais, traînante, désemparée. Mais elle n’abandonne pas, elle continue, elle s’accroche, ou du moins garde encore l’espoir de trouver bientôt quelque chose auquel s’accrocher : “the taste of life “.
Le tout fonctionne comme une machine à piston, qui répète toujours les mêmes mouvements, encore et encore, en réduisant votre espace vital un peu plus à chaque cycle, en vous assommant un peu plus à chaque tour.
C’est notre société moderne, et son travail de sape le plus sophistiqué. Notre quotidien et sa violence sourde la plus primaire.
Ça vous cogne, ça vous concasse, vous déchiquette, vous broie, vous pilonne, vous humilie, vous martèle, vous écartèle et vous terrifie.
Jusqu’à réduire le corps à l’état de pulpe, constellé de bleus. Jusqu’à amener votre volonté au bord de la rupture.
Mais tout le long de l’épreuve, un filet de voix ténu, une bride de conscience résiste aux chocs, une flammèche étincelante tel un phare dans la nuit. Et tout au bout de l’épreuve, la voix est toujours là et affirme tant bien que mal :
On continue.
On continue à vivre, malgré tout, malgré les coups.
On continue.
-(g.)


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