03. Nylon Smile
Paisiblement torturé, « Nylon Smile » s’érige en faux-semblant et nous plonge dans une léthargie inquiétante ; sous l’apparence d’un encéphalogramme régulier grondent des profondeurs de questions insolubles. En surface, pas un son plus haut que l’autre, rien qui ne laisse apparaître le drame qui se joue sous nos oreilles. Une ligne droite qui ondule à peine et dessine un horizon, vaste, figé et calme. Un horizon cependant peu à peu secoué par les flagellations verbales de Beth Gibbons. « Cause I don’t know what I’ve done to deserve you and I don’t know what I’ll do without you. » La question se détache alors de l’horizon et tournoie dans l’air avant de s’abattre à nouveau d’un coup sec sur le sol. L’opération se répète encore et la terre ainsi soulevée et projetée dans l’air obscurcit soudainement le ciel. L’horizon disparaît, le faux-semblant s’efface et révèle enfin clairement les profondeurs torturées d’une âme installée dans la détresse. Une folie sourde et invisible qui ronge une femme accablée par les remords et les questions insolubles. Un instantané qui prend fin dans un cri étouffé et abattu. Une prière autant qu’une lamentation.
Third
est sans doute le premier vrai opéra rock du nouveau millénaire. Ambitieux, réfléchi, savamment construit, chaque morceau y dessine un nouveau drame, un nouveau tableau. L’articulation de ses différentes scènes, loin d’être livrée au hasard, assure la cohérence du tout. À l’excitation (« ils sont bien là! ») et la stupeur (le plaisir y étant assassiné en plein vol) provoquée par « Silence » succède le phrasé narratif de « Hunter », qui rappelle les gloires passées tout en annonçant les remous à venir. Dans cette succession, « Nylon Smile » se distingue tout d’abord par sa rythmique (du Liars enrobé d’ouate) pour ensuite révéler toute sa subtile nature. Un chef-d’œuvre d’apparence, de cris chuchotés, ballottés dans un non-dit rythmique. Subtil, évidemment pervers, ce n’est certes pas le morceau que l’on retiendra, ce n’est sans doute pas celui dont on parlera, mais il synthétise à lui seule une bonne part du génie d’un groupe décidément majeur et définitivement impérial. -(aka).
04. The Rip
Je suis « The Rip », frêle esquif, embarcation légère et presque irréelle, sur des flots sombres mais calmes, destination mystérieuse. Je vogue vers l’horizon, un voyage périlleux, un petit miracle de flottaison en soi, le délicat équilibre d’arpèges précieux d’une guitare acoustique et d’une voix qui mêle brisures et ressources insoupçonnées. Un folk minimal, fragile, en séquences répétées de petits instants de grâce…
Je suis Beth Gibbons, je chante à contre-courant de toutes les orthodoxies et je rendrais hystérique tout professeur de chant, mais je charme, la critique se tait, impuissante et consentante, une bienveillance coupable mais assumée. « […] And the bitterness I felt
[…] Disappointed and sore
[…] And in my thoughts I have bled
[…]« , je souffre mais le monde se délecte de mes douleurs, de mes amours tragiques et de mes blessures profondes. Je fuis alors, en quête d’un illusoire repos de l’âme…
Je suis « The Rip » et je vogue inexorablement, en rythme régulier. Je devrais disparaître à l’horizon, la terre est ronde dit-on. Je pourrais voguer ainsi de longues minutes, des heures, des jours entiers, je suis une barque menée par une sirène, on m’écoutera tout ce temps, c’est ainsi. Deux minutes ensorcelantes me suffiront pour quitter les eaux troubles du rivage, je mets les gaz pour rejoindre la haute mer. Synthé et batterie me rejoignent et répétitifs, suppléent mes forces, obéissantes rythmiques, dévouées à la tâche. Moteur ronronnant, familier et sécurisant, l’électronique obscure, lancinante et obsédante…
Je suis Portishead au complet désormais, une machine rodée, une mécanique implacable, une industrie redoutable d’efficacité. Je pourrais gagner n’importe quelle côte, aborder tout rivage et entraîner le monde dans mon sillage. Je progresse encore et m’arrête avant de franchir l’imaginaire frontière du grand large et soustraire à leurs vies ordinaires, marins hypnotisés ou enfants envoûtés. Sirènes et joueurs de flûte à Hamelin, je concentre de puissants et terribles pouvoirs…
Je suis « The Rip », je suis une fable de quatre minutes et trente-six secondes. Je suis une éternité…
-(Rockoh).
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