La Blogothèque
Soirées de poche
#1

Peter and the Wolf

Tout a commencé avec un troubadour qui ne savait pas où jouer.

Red Hunter, qui enregistre de la musique sous le nom de Peter & the Wolf, mène sa barque en solitaire. Il a son propre label, vend lui-même ses disques qu’il fabrique la plupart du temps à la main, organise ses concerts, auxquels il se rend le plus souvent seul, avec une petite valise contenant son merchandising.

Pour la première fois, Red a entrepris de venir jouer en Europe. Il a payé son billet d’avion pour traverser l’Atlantique, et a écrit à plusieurs de ses contacts. On en faisait partie. Il faut dire qu’il fait partie de nos chouchous, et que nous avions passé une journée mémorable avec lui à Austin l’automne dernier.

On avait donc accepté de nous charger de son concert parisien. Ça voulait dire l’héberger, le nourrir, lui trouver un lieu, ramener des gens, apprendre qu’il change quatre fois de date, au final se trouver à faire ça au dernier moment, et devoir faire ça avec les moyens du bord, sans vraiment savoir qui viendrait, ni comment…

On a décidé de faire ça en deux fois : la première dans une salle, la seconde dans l’appartement d’un ami. Le premier soir, le public était dédaigneux, le bruit de fond désagréable, la prestation médiocre. Malgré la gentillesse de Michael Wookey qui avait accepté de partager sa scène, malgré la présence au choeur de Mina Tindle (de The Limes, entre autres belles choses).

Le lendemain, c’est le soir où sont réellement nés les Soirées de poche. Mina Tindle était restée dans les parages. Et puis, on avait dégoté Alban Dereyer pour qu’il assure la première partie. Dès ses premières notes, on a su qu’on tenait quelque chose de magique.

Alban est un curieux petit bonhomme dont le premier EP regorge de belles promesses. Il s’est assis au piano dans un coin de l’appartement; Il a toussé, puis rougi. Face à lui, une quarantaine de personnes qu’il pouvait regarder droit dans les yeux, dont il pouvait discerner les visages. Il nous a dit plus tard à quel point c’était intimidant, et différent de la scène. Et puis il a commencé à chanter et en quelques instants, c’était déjà gagné.

Lorsque Red a pris la suite, sans même la frêle petite frontière qu’avait pu représenter le piano d’Alban, il était réellement parmi nous. Mina Tindle poussait ses chœurs en restant assise au milieu du public. Ils étaient bien là, bien mieux que devant les dîneurs de la veille. Il n’y avait que quelques bougies, des bières, de vieux canapés, l’ambiance était posée. Et le public était captivé, attentif aux moindres détails. Peter & the Wolf était à fond, impliqué, drôle, émouvant, sans commune mesure avec la veille. Il tapait du pied, se jetait à genoux, hululait puis s’étonnait en riant que nous connaissions le titre des chansons que nous lui réclamions. “The magic of the Internet”, disait-il, hilare. Quand l’intensité faiblissait ne serait-ce que quelques mesures, il suffisait que le Red reprenne des forces au goulot de sa bouteille de whisky. A voir son regard, il était évident qu’il aurait pu continuer comme ça toute la nuit.

Ce soir là, on s’est vite rendu compte de ce qu’on faisait : les artistes qu’on filme en Concert à emporter sont parfois hésitants, il faut parfois les tarabuster un peu. En leur demandant de se mettre encore plus en danger, c’est un peu comme si nous leur demandions de sauter d’une falaise : le truc, c’est qu’ils aiment ça et qu’en sautant avec eux, on avait un peu l’impression de voler.