Je ne parle pas un mot d’espagnol (ni à plus forte raison de lunfardo, l’argot de Buenos Aires), je suis un bien piètre danseur de salon et, circonstances non atténuantes, je n’ai que très peu de connaissance en la matière et serais bien incapable de distinguer le légendaire Carlos Gardel de l’un de ses contemporains moins talentueux. Le tango, c’est destination touristique et brin de nostalgie : souvenirs d’enfance d’une cassette d’Astor Piazzolla passée en boucle dans la Peugeot familiale sur la route des Landes, quelques vinyles incongrus dans la collection paternelle et basta… Une musique rarement écoutée en somme, sottement ignorée et supposée aux antipodes de mes goûts indés. Naïve certitude…
Quelques incursions sporadiques dans mes destinations sonores, au fil des ans : Astor Piazzolla encore, en squatteur régulier de Bandes Originales (“12 Monkeys” évidemment, entre autres), Richard Galliano ou le Gotan Project qui s’emparent du genre et le parent d’effets actuels. Le tango que je découvre semble s’offrir au monde, fricote avec l’électro ou le jazz (le farfelu Norvégien Per Arne Glorvigen), affirme sa modernité et quelques ambitions… et suscite quelques curiosités en passant.

En 2004, Eduardo Makaroff (guitariste du Gotan Project) lance son label Mañana et compile sur “ Santa Milonga
” un singulier chanteur, Daniel Melingo : des faux-airs de George Clooney (ou des frères Pace de Blonde Redhead), vieux beau bien mis portant foulard autour du cou, voix éraillée à la Paolo Conte et, intuition rapidement confirmée, ancien rockeur contestataire, un temps punk, ayant sévi dans sa jeunesse en Argentine, en Espagne ainsi qu’au Brésil. La quarantaine venue, apaisé peut-être, c’est réorientation vers le tango, fierté nationale imposant le respect et stricte obéissance, mais des envies de maltraitance, de prendre cette musique à bras-le-corps, de la salir un peu, de la lutiner dans un coin sombre pour en faire sortir des cris de plaisir déplacés en d’autres scènes. Le tango entre les doigts de Melingo, c’est la jupe relevée à la taille, alcool fort dans le gosier, beaucoup de transpiration et de la fumée en volutes nombreuses. On évoque Tom Waits ou Nick Cave à son propos, pour la noblesse du dévergondage sans doute, pour le degré de subversion tranquille sûrement ; on oublie que Melingo a le sens latin, et bouillonnant : torride et embarrassante parfois, une musique de râles, de petites touches, d’excitations montantes, d’un accordéon (ou bandonéon, que sais-je) qui a beau flirter avec le hip-hop, le jazz ou la chanson-folk, n’est finalement prétexte qu’à jouir plutôt qu’à philosopher.

Sur “ Maldito Tango
“, son deuxième disque pour Mañana (et premier véritable album distribué ici, le précédent étant compilation), Melingo livre recette identique : stupre et élégance, costume bien coupé mais pantalon baissé aux chevilles, le tango baisé mais qui s’en remettra… On y joue en syncopes, en montées et descentes brutales, en mélodies d’autres temps qui se travestissent, les chœurs d’outre-tombe (et qu’on croirait sortis d’un phonographe) y font écho au chant crooner d’antan. Melingo est un beau gosse, bad boy repenti, un vrai macho sensible dont les chansons rient sous capes et se font obscures pour dissimuler leurs cœurs tendres et charmeurs. Finalement, rien à voir avec la musique du même nom jouée au siècle dernier, ce tango-ci possède une modernité incontestable et satisfera bien des perversités.
[track id="5381" src="http://download.blogotheque.net/Audio/melingo-Cha_digo_.mp3"]
[track id="5382" src="http://download.blogotheque.net/Audio/melingo-En_un_bondi_color_humo.mp3"]
Depuis Melingo, j’écoute un peu de tango parfois et volontiers, avec de lubriques envies. Le tango est bien une histoire de sexe…





Commenter