La Blogothèque
Back On Stages

And Also The Trees

C’est au son du dernier album d’Elysian Fields que la petite foule joyeusement bigarrée, banale et excentrique, qui entre dans la Maroquinerie est accueillie ce 24 novembre 2007. On ne pouvait imaginer plus judicieuse et plus pertinente mise en perspective du travail d’And Also The Trees. Ces deux groupes, séparés par un océan et une bonne dizaine d’années d’existence, partagent cette même habileté à décliner les variations d’un romantisme noir dont ils savent retranscrire les lenteurs oniriques et les incandescences. Il suffit pour s’en convaincre de penser à la magistrale interprétation de “Dream within a Dream” de Poe par le duo new-yorkais, sur un album dont le titre pourrait être à lui seul un hommage à l’univers rural d’And Also The Trees, Queen of the Meadow.

Il est certain que And Also The Trees, ce groupe anglais apparu au début des années 80 aux côtés de Joy Division, The Cure ou Bauhaus, a plus à voir aujourd’hui avec des artistes comme Leonard Cohen, Townes Van Zandt (et si l’on pense à lui, on pense aussi aux Tindersticks), les derniers Scott Walker, mais aussi avec des groupes comme Low ou Godspeed You ! Black Emperor, qu’avec Christian Death ou autres tristes sires de la scène gothique. Et en même temps – et c’est peut-être là la véritable gageure d’une carrière qui s’étend sur une trentaine d’année – il n’a rien perdu de son originalité et de son identité ; la guitare de Justin Jones, foyer de l’univers musical d’And Also The Trees, illumine comme jamais les compositions du groupe, la rythmique déploie des espaces, le chant les habite. Celui-ci n’a rien perdu non plus de son anglicité légendaire et cela, pour le meilleur comme pour le pire. Cherchant à expliquer le manque d’intérêt que le groupe a toujours suscité dans son pays, John Peel avait dit un jour de celui-ci qu’il était en effet « trop anglais pour les Anglais ». Les injustices de l’histoire sont faites pour être corrigées.

La silhouette élancée, le visage fatigué, le regard profond et le sourire chaleureux, le chanteur d’And Also The Trees, Simon Huw Jones, promène une silhouette dont on se dit que décidément elle possède quelque chose du portrait de Louis Auguste Schwiter par Delacroix, avec quelque chose néanmoins de plus viril, et de plus félin. Distinction et élégance. Ce sont les qualités qui viennent immédiatement à l’esprit quand on pense à ce groupe et à sa musique. Rien de relâché, tout est ici tenu et tendu : les cordes de Justin Jones, impeccable guitariste au jeu habité, diapré, à la fois spectral et rugueux, le swing fiévreux de Paul Hill, les coups d’archet de Ian Jenkins. La voix de Simon Huw Jones, elle, distille le chaud et le froid. Physique et charnelle, la musique d’And Also The Trees sur scène est volontiers faite de distance rêveuse et mélancolique, d’atmosphères sophistiquées et prégnantes, mais elle est aussi traversée par des débordements d’électricité qui donnent souvent aux morceaux l’apparence de pelotes patiemment enroulées puis soudainement lâchées. D’un coup sec.

Les faire filmer par l’équipe qui a inventé les Concerts à emporter – pour sortir la musique des murs dans lesquels elle était enfermée comme dirait Vincent Moon – avait donc quelque chose d’improbable. La scène d’abord… Ce groupe ensuite qu’une grande partie de la presse s’applique à ignorer alors qu’il vient de sortir l’un des tout meilleurs albums de cette année 2007… Pourtant, cela a tout d’une évidence quand on voit à quel point les vidéos parviennent à capter visuellement la présence magnétique que prennent les compositions du quintette en live. Vincent Moon et Gaspar Claus n’ont pas grandi en écoutant And Also The Trees. Cette dramaturgie qu’ils posent entre la caméra et des corps souvent re-découpés : des regards, des nuques, des bouches, des mains, des visages, balayés puis caressés dans leur chassé-croisé, dévoilés puis fragmentés, exposés et arrachés à la lumière, est le résultat d’une véritable rencontre, d’un apprivoisement dans l’instant qui a les beautés d’un morceau d’improvisation. Une manière de retrouver les sensations des Concerts à emporter. Erratiques et illuminés par d’incontestables moments de grâce, l’image et ses mouvements reprennent aussi le fil des narrations, celui de “Rive droite” par exemple, sorte déambulation nervalienne qui s’achève sur une disparition irrémédiable qui laisse en bouche à tout jamais le goût des merveilles, ou encore celui de “Slow Pulse Boy”, qui suggère une excitation faite de terreur et d’enthousiasme lorsque la réalité poisseuse et matérielle se disloque (l’explosion nocturne de hauts-fourneaux dans un pays sans nom et traversé par les échos d’une guerre lointaine) et ramène le regard… De l’horizon… Vers l’horizon. On se dit qu’il était vraiment temps que La Blogothèque fasse son come « Back on Stages » et tant qu’à faire, qu’elle le fasse avec eux.

And Also The Trees ne fait pas dans le réalisme près de chez soi. Il pratique l’art du détour par la figure et reste sensible à une certaine conception alchimique de la musique. C’est donc par la figure qu’il touche. Le titre de leur dernier album – (Listen for) the Rag and Bone Man - fait référence à ces colporteurs qui ramassaient vêtements usagers, tissus et os pour les revendre à des fabricants de papier et de porcelaine, figures que les frères Jones gardent de leur enfance à Birmingham et qui est tout à la fois une image de la transmission, de la mémoire et des pouvoirs anamorphiques de l’art.  La porcelaine de cendre d’os est une des plus brillantes, transparentes et résistantes qui soit. Ce dixième album, le meilleur depuis Virus Meadow, leur classique de 1986, offre des éclats qui sont le résultat d’un parcours complexe. Il trouve son inspiration tout autant dans l’Amérique de Faulkner, le cinéma de Lynch, que dans les visions de Dickens ou de Hardy. Il porte en lui des lieux, des sensations, des sentiments qui attendent de sortir de la chambre obscure.

Sur les paysages sonores tendus ce soir-là par Justin Jones, Paul Hill, Ian Jenkins et Emer Brizzolara, Simon Huw Jones, choyé par l’objectif, pouvait donner corps à ses personnages et à ses obsessions. Il avait tout l’air d’un roi. Pas l’un de ces « beautiful loser » dont se nourrit une certaine mythologie rock’n’roll, mieux que cela. On est content que les caméras de la Blogothèque aient capté quelque chose de cet instant-là. Chapeau bas et bonne continuation.