La Blogothèque

Biniou cosmique

Tout a commencé au dépôt-vente de ma ville il y a quelques mois. Incité par une énorme promotion à compléter par trois autres 45 tours la BO du Rapace (F. De Roubaix) que je venais de dénicher je sortai intrigué du bac la pochette dessinée de Rocket Man par les Rocket Men . Tandis que déboulant sur la Terre à vive allure une fusée projetait sur la ville des tonnes d’amour, je rentrais chez moi avec un disque dont je n’espérais pas grand chose. La pochette au moins m’avait plu.

La première écoute fut curieuse : la platine était restée sur ’33’. La seconde, pourtant à bonne vitesse, le fut presque plus. Surgissant tel un monstre du futur vu d’hier, l’hymne robotique qui s’échappait des sillons me transportait dans le Piège diabolique à la place de Mortimer. Déboussolé je vérifiais la date : 1974. Pas de doute, ce morceau était bien une chose hybride née avant son heure d’un mariage hasardeux entre Kraftwerk, Giorgio Moroder et SuperDupont, une pure bombe de dance-floor qu’on écoute incrédule, un peu honteux mais happé par l’efficacité du truc. Selon des sources fiables, Rocket Man – au départ une création de studio réalisée par un producteur français, Philippe Renaux – était le point de départ de l’énorme odyssée des Rockets . Il fallait que j’en sache plus.

Les Rockets naissent en 1974, de la rencontre d’un groupe de rock inconnu, les Crystals, avec un producteur visionnaire, Claude Lemoine . Il a de longue date l’idée d’une symbiose futuriste entre musique spatiale et look humanoïde. Nous sommes en 1974, le monde semble prêt, les Crystals aussi.

Un 45 tours enregistré sans leur participation sort tandis que le groupe pose pour les premières photos, dans de seyantes combinaisons de l’espace, le crâne rasé, corps et visage recouverts de peinture argentée. Bien des années après la séparation du groupe, une rumeur agitera les vieux fans, qui appellera cette mise au point :

I must point out that all ROCKETS members are ‘ALIVE’, since a lot of people asked me about them, so I deny rumours telling that a few of them are dead (for skin tumour) because of the excessive use of ‘silver cream’ (essential component of their look).

Ceux qu’on appelle au début les Rocket Men parcourent ainsi déguisés les petites scènes et plateaux télé. Un deuxième 45 tours, Future Woman / Sexy Planet , utilise une batterie électronique. Lemoine initie le groupe aux arts martiaux afin qu’ils truffent de références ninja leur gestuelle robotique. Le 45 tours suivant, leur premier sous le nom des Rockets , s’appellera Samouraï (sous-titré Hymne du Karaté ).

Jamais en retard d’une idée, Claude Lemoine fait presser un maxi destiné aux discothèques avec la version longue de Future Woman . Le disque atterrit sur le bureau de Maurizio Cannici, boss du label italien CGD, qui décide qu’il est grand temps de faire découvrir le groupe aux Italiens.

Le début de la promo italienne est marqué par le départ du clavier, remplacé par Louis Bertin Hugo, dit ‘Loulou’ qui, jaloux de sa chevelure, refuse de se raser le crâne. Il sera affublé d’un casque argenté lors des apparitions du groupe. Curieusement, cette trouvaille visuelle (qui fera beaucoup pour l’identification du groupe à ses débuts, les fans italiens l’évoquent avec émotion), refera surface dans les années 90 chez un autre groupe futuriste français nommé Daft Punk (qu’on peut sans hésiter considérer comme des héritiers des Rockets qui auraient eu l’intelligence de ne pas montrer leurs visages).

L’Italie accroche immédiatement et devient, au fil des années, un pays sous influence. Claude Lemoine , transforme les Rockets en vedettes nationales dont les concerts sont retransmis par la RAI . Des concerts de plus en plus fantasmagoriques d’ailleurs, où rayons laser, bazooka et œufs géants le disputent aux roulements d’yeux cosmiques des bonshommes argentés. On The Road Again en 78, et sa reprise tous vocoder dehors du fameux tube de Canned Heat , Plasteroïd en 79, Galaxy en 80, sans compter le live et la compilation des morceaux français, ne laissent aucun répit aux légions grandissantes de fans et propulsent le groupe en tête des ventes (un disque de platine bien mérité récompensera le million d’exemplaires vendus de Future Woman à Galaxy ). Au succès répondent les projets mégalomanes. Pas de parc à thèmes, mais presque : Claude Lemoine visualise d’autres groupes sidérants dans une expérience globale qui dépasserait la musique. Il réactive dans ce but The Visitors , un groupe formé dans les années 70 autour d’une légende du prog, Jean-Pierre Massiera, et auquel il donne une touche SF technoïde à la Rockets .

“Avez vous remarqué comme parfois les choses vont vite ?”

J.-P. Marielle dans Comment réussir quand on est con et pleunichard .

Claude Lemoine , tout à ses projets pharaoniques, omet un détail : le ras-le-bol. Ras-le-bol des Rockets d’abord : après six ans de vie sans cheveux (le cheveu était encore un des attributs essentiels du rock. Barthez avait 10 ans et personne n’avait jamais entendu parler de Midnight Oil), à jouer les humanoïdes argentés, ils entrevoient soudain, à travers leur énorme succès, la possibilité d’être aimés pour eux-mêmes, et rêvent d’un retour au rock de leurs débuts. Ras-le-bol du public aussi : de nouvelles modes arrivent, que Claude Lemoine tente d’anticiper. Les Rockets, extraterrestres en phase d’humanisation, connaissent ainsi une période de tâtonnements vestimentaires que la maison de disques voit d’un mauvais œil. Finalement, en 82, Lemoine et les Rockets se séparent après une ultime dispute. Livré à lui-même, le groupe sort dans l’indifférence générale un ultime album des Rockets canal historique, Atomic . On est en 1982, deux ans après son apogée, c’est la fin du phénomène Rockets .

La suite de l’histoire est celle d’une dérive au gré des modes (jusqu’au rap), sans ligne directrice, avec différents line-up, de longues parenthèses et évidemment, une reformation dans les années 2000. Une savoureuse collection de photos documente les mues successives de nos artistes.

Reste à écrire l’épilogue : au début des années 90, Claude Lemoine , le producteur historique des Rockets, refit surface avec un projet dément: faire chanter de l’eurodance à un bébé de 4 ans. Le résultat fut un carton interplanétaire. Avec le succès de Dur, dur d’être un bébé , coécrit par Alain Maratrat, membre historique des Rockets, Jordy, 4 ans, assouvissait enfin le rêve de domination du monde qu’avait eu son père avec les Rockets . Ce dernier le lui rendit assez mal en dilapidant la plus grande partie de l’argent gagné. Aujourd’hui Jordy revient, et il n’est pas content.

(NDLR : oui, on a bien l’impression que le guitariste à droite sur le bandeau tout là haut a une guitare en forme de croix gammée, ce groupe est définitivement bizarre.)