Yann Tambour grimace souvent très fort lorsqu’il se met dans la peau de Thee, Stranded Horse . Cette attitude semble embrasser deux nécessités. Il y a d’abord les impératifs de précision inhérents à l’interprétation : n’avoir que quelques cordes à pincer et sa voix pour exister devant un public est une formidable prise de risques. Ça exige un degré de concentration prodigieux. Ensuite, il serait incompréhensible que l’auteur de ces morceaux soit soustrait à la tentation de clore les paupières. Son droit de savourer une musique à haute décharge émotionnelle est évidemment entier, et on préfère ça à la mimique neutre des professionnels en tournée. Yann Tambour, sur lequel nous faisons ici un gros plan dans le cadre de notre dossier Talitres , n’est pas un artiste radical d’un point de vue esthétique : il cite Dylan, Bolan, assume le terme folk pour qualifier son travail et l’influence fondamentale des musiciens de kora traditionnels. Il l’est davantage par sa posture, aussi exempte de compromis que le son d’Encre, son précédent projet, inclassable et brillant, accessoirement très éloigné de Thee Stranded Horse. C’est tout cela que laisse transparaître l’entretien qu’il nous a accordé avant sa dernière scène parisienne.
Vu de la fosse, sous le prisme de ce cette double identité artistique, possible résultat d’un tempérament cyclothymique, Yann Tambour est un garçon avec lequel les échanges, de prime abord, s’annoncent compliqués. Il «ne détient pas la palme d’or de l’amabilité », dit-on (commentaire d’article lu sur la blogo). Quand le public, l’autre soir au Café de la danse, lui suggère de jouer un morceau d’Encre alors qu’il va tenter un inédit dont il n’est pas sûr d’avoir mémorisé les paroles, Yann sourit, mais lâche sans calcul : «Pfff, ça je m’en rappelle encore moins ». Bourru ? En fait, c’est exactement le contraire. La totale autonomie artistique qu’il revendique, en même temps qu’une personnalité d’ermite assumé, nous ont donné à rencontrer une personne en paix avec ses aspirations, avec la tranquillité d’esprit qu’ont les gens vraiment libres, quelqu’un de finalement très disponible pour parler de son cheminement artistique et personnel. Je ne pense pas avoir réalisé un entretien aussi relax que celui-là. Le partage d’une Heineken n’explique pas tout.

« A quand remonte le projet Thee Stranded Horse ? Sur les notes de pochette, tu mentionnes un morceau, So goes the pulse
, qui date de 1998…
C’est un morceau d’Encre que j’ai traduit et réadapté pour les circonstances. Comme la première version a été écrite en 1998, je l’ai crédité comme ça. En fait, j’ai découvert la kora moins d’un an avant d’enregistrer l’album (il l’a été en 2005 et est paru au printemps 2007). J’ai vu un concert de musique malienne où un pote m’avait traîné et j’ai été assez bluffé par l’instrument. J’ai fini par m’en procurer une, à en jouer un peu tout seul. J’ai commencé à en jouer sur scène avec Encre, et de fil en aiguille je m’y suis mis quand j’ai déménagé de Paris en Normandie. J’ai écrit des morceaux avec, dans une autre veine que ce que je faisais avec Encre.
La kora est-elle un instrument difficile à apprivoiser pour un Occidental qui joue du rock ?
Pour quelqu’un qui, comme moi, fait de la guitare classique depuis tout petit, c’est peut-être moins dur. Mais sinon, oui. J’ai commencé la guitare à sept ans, mais j’en avais un peu rien à foutre. Et puis, à douze ans, je suis tombé malade. J’étais seul chez moi. Je me faisais ch… Cela a duré assez longtemps pour que je finisse par me rendre compte que j’avais un putain d’instrument et que je pouvais en jouer pas mal. J’ai un jeu assez arpégé qui vient de cette période guitare classique. J’ai adapté mon jeu à la kora, et pas l’inverse. Je n’en joue pas de manière traditionnelle. J’ai trouvé une manière à moi d’en jouer. Et je me suis dérouillé la main gauche pour avoir quelque chose s’assez rythmique.
Comment passe-t-on d’une musique très électronique, en talk-over et en français (Encre), à une musique dépouillée, folk, interprétée en anglais (Thee, Stranded Horse) ?
Ce genre d’itinéraire ne m’a jamais étonné et ça n’étonne pas les gens qui me connaissent depuis longtemps. Ce sont les albums d’Encre qui ont fait drôle à ceux qui me connaissaient avant. Des chansons folk comme ça, j’en faisais déjà étant ado. J’ai toujours fait ça, au moins dans mon coin. Je parle anglais depuis très longtemps, j’ai vécu en Angleterre – j’y vis en ce moment. C’est assez naturel pour moi. Maintenant, mon existence discographique a commencé avec Encre, du français susurré avec des trucs électroniques dans tous les sens, donc je peux donner l’impression de débarquer du jour au lendemain avec Thee, Stranded Horse. Selon certaines idées préconçues sur les genres musicaux et les compétences des gens, ça ressemble à un gros revirement. Pour moi c’est naturel.

Quel sentiment cela te procure, d’être à la tête de deux projets si différents ?
De la fierté non, un désintérêt d’une certaine manière. Je ne pense pas à ce genre de choses. Je suis assez instinctif, je fais ce qui passe par la tête.
Cela veut-il dire que Thee, Stranded Horse ne va pas forcément durer ?
Non, je pense que j’en ai pour un moment. J’ai trouvé un équilibre qui me convient assez. Je travaille sur un deuxième album et je vais continuer dans cette voie-là. L’instrument me passionne. Il me permet de fonctionner de façon autonome, de faire quelque chose qui correspond à mon caractère. J’aime bien vivre en ermite. Je n’ai pas toujours été comme ça. A Paris j’étais plutôt une bête du soir. J’ai vécu quelques années à la campagne au milieu de nulle part et, même si je suis revenu en ville, je suis assez isolé. La kora me permet de rester dans une sphère. Je me sens plus dans mon élément comme ça qu’avant. Encre sur scène, ça impliquait cinq personnes, c’était pas facile facile, cette artillerie lourde. Un instrument acoustique et ma pomme, c’est plus simple.
J’allais justement te demander si tu fonctionnais vraiment en solo ou si tu pouvais être attentif à l’avis des autres…
(Rires). Ah non, pas du tout. Avec Encre, le travail de groupe ne concernait que la scène. Il n’y avait rien qui ressemble à un travail de groupe, et s’il y a bien un truc que je ne fais pas, c’est écouter l’avis des autres.

Es-tu au moins perméable aux musiques que tu écoutes ? Y en a-t-il beaucoup, d’ailleurs ?
C’est variable. J’écoute en général pas mal de choses, sur la route, mais c’est vrai, des vielles choses. Je ne me tiens pas au courant. C’est bizarre en fait. J’ai eu des phases où j’étais très au fait. A un moment, je parlais beaucoup de Tyrannasaurus Rex, Marc Bolan première période. Quand on a fait tout un foin avec la nouvelle scène folk, j’ai eu envie de dire que cette musique avait une racine, qu’il y avait eu des choses bien avant et bien mieux. Ça m’a un peu gonflé quand quelques énergumènes ont débarqué et ne citaient pas trop les pères. Dans le genre bon rock américain, je suis fan de la période de Dylan électrique, juste après les protest songs. Tu me parlais de changer d’habitudes musicales, en voilà un qui l’a fait. Ça lui a attiré quelques emmerdes, d’ailleurs. Je suis assez fasciné par la période Blonde on blonde et Highway 61. En ce moment, Brel, Ferré, pas mal Barbara, un peu de musique malienne, éthiopienne.
Mais ces influences sont-elles conscientes dans le résultat de Thee, Stranded Horse ?
Il y a carrément des clins d’œil à Bolan et au vieux folk psyché, volontaire, clair et net, ce qui m’a valu des comparaisons avec les Banhart et compagnie. L’album n’est pas un album cérébral, j’ai eu envie de faire quelque chose qui me tenait à cœur. Je suis vraiment revenu de l’idée de prendre le contre-pied de choses qui existent. C’est Paris qui rend comme ça. Il y a une pression un peu arty à la mord-moi-le-noeud, qui fait essayer de briller. Je n’ai pas l’impression de m’être fait bouffer par ça, je ne suis pas dans ce genre de quête. Je veux des choses simples, directes, que ça me parle, quelque chose d’intime, de frais. Je n’essaie pas d’en mettre plein la vue ou de casser des briques.
Sens-tu déjà les évolutions qui orienteront le deuxième album ?
Oh oui. Ça se déstructure un peu. Je ne peux pas m’empêcher de creuser quand j’ai commencé dans une direction. La syntaxe de mes morceaux et de mes arpèges, je commence à la connaître. J’essaie de trouver de nouvelles choses. La kora m’a appris à faire des choses fluides, qui ne dépendent pas d’une rythmique figée, qui respire par rapport au tempo, je l’ai intégré dans mon jeu de guitare. Mon jeu de kora commence à changer, j’insère des trucs plus syncopés, proches d’un jeu traditionnel – cela dit je n’ai aucune formation, je suis sûrement à côté de la plaque, mais j’essaie d’amener ce genre de choses, donc la facture des morceaux commence à changer.

Tu parles de choses plus déstructurées et fluides mais il y en a déjà pas mal sur Churning strides, non ?
Ce sera pire ! (Rires) Ça reste très chanson, c’est le jeu qui change. Certains cycles me surprennent pas mal. En tout cas, ça m’enthousiasme du point de vue du travail. Le résultat, ce sera aux autres de le juger, quelque part ce n’est pas mon problème. La musique, ça monte et ça descend. Il y a des phases où tu te dis : « qu’est-ce que je fous ? » Là je découvre de nouvelles choses, je n’ai pas l’impression de perdre mon temps.
Dans le travail en solo, très auto-centré, la scène est-elle un exercice particulier ?
C’est clair ! J’arrive à avoir l’attention des gens, j’ai des trucs qui m’ont appris à me faire entendre. Il y a toujours le concert, par ci par là, où c’est dur de capter l’attention. Je pourrais m’attendre à ce que ça arrive davantage. Quand c’est le cas, c’est très agaçant. Mais je joue dans n’importe quelle circonstance. Je joue sur les silences, les pauses. Et le problème, avec la scène, c’est que plus tu joues les morceaux, plus tu les mûris ; ils prennent une autre teinte. D’une certaine manière, les versions collées sur un disque évoluent. Même dans ma voix, je trouve un truc plus uniforme, qui va dans une direction, qui me correspond. Quand j’ai enregistré, le projet était très frais. C’est chouette aussi. Et l’instrument a cette fonction, il a besoin de prendre la température. Les morceaux trouvent leur facture devant les gens. Ceux du prochain album, je les joue sur scène quand je le sens.
Sais-tu pourquoi tu es devenu musicien ?
Je ne l’ai pas toujours su, j’étais parti complètement dans une autre direction, j’ai fait un DEA d’anglais. J’ai un rapport particulier à l’anglophonie, j’ai toujours baigné dedans. Je m’orientais vers un truc comme traducteur, prof, dans le genre. Mais sciemment, derrière, il y avait l’idée de sortir des disques et de tout envoyer valdinguer. Ça a été clair assez vite. Depuis mes douze ans, j’ai un rapport différent avec la guitare et les instruments. Ça fait partie de moi depuis ce moment-là. J’ai commencé à jouer de la guitare compulsivement, ça ne m’a plus quitté. J’ai toujours été attiré par ça. Rétrospectivement, il y a des anecdotes amusantes. Gamin, je me suis retrouvé à une fête de village chez ma grand-mère, sur une scène à chanter des chansons. Je voulais absolument y aller. J’ai joué comme un dératé, on n’arrivait plus à m’enlever de la scène, mes parents avaient honte. J’avais quoi ? Quatre ans ! Si je réfléchis bien, toute ma vie, j’ai eu une forme d’attirance pour ça. En fait, je fais deux choses : beaucoup de cuisine, et de la musique. En ce moment, je fais plus de cuisine que de musique, je crois. »





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