La Blogothèque

Elle et lui, à San Francisco

On aurait pu croire que la machine était bien rodée, que le show allait être énorme, tranquille, sans à coups, les pieds en éventail. Plus besoin de décrire l’aisance et le talent de M. Ward, et l’on imaginait la petite Zooey Deschanel, actrice indie et fun, à l’aise face à un public, vu qu’elle l’était déjà face à une caméra.

Mais voilà, le duo était angoissé. Il est arrivé dès le vendredi matin à San Francisco pour un concert qui n’était planifié que pour le dimanche soir. Matt et Zooey ont passé les trois jours enfermés dans un studio de répétition, n’acceptant aucune sollicitation, ni interview, ni quoi que ce soit… Je le sais bien pour avoir harcelé en vain M. Ward (croisé par hasard dans son hôtel), son manager et le label pendant une grosse semaine pour un Concert à emporter. De même, la boîte locale qui captait tous les concerts du festival Noise Pop ne filmait pas celui-ci. A l’entrée de la salle de concert, et partout, il était marqué : “pas de vidéo, pas de photo, pas d’enregistrement” . Bref, soit un ego énorme, soit une grosse peur du plantage. C’était le tout premier concert de She & Him, et cela semblait un événement. Et cela pouvait être n’importe quoi. Ce fut juste merveilleusement souriant…

Nous sommes au bar, et un blogueur américain me parle de l’endroit, le Great American Music hall, me racontant qu’il a 102 ans, qu’il aime son air européen. La salle a son charme, une sorte de mélange entre le Trianon et un saloon de luxe, dorures partout, balcon rouge, lustre au plafond, éclairage tamisé, rococo, putes de luxe et vieux whisky. Elle est surtout la salle idoine pour le concert qui s’annonce, le plus bel écrin pour la coiffure de Zooey qui s’avance première sur scène, une choucroute splendidement too much sur la tête.

On connaissait M. Ward pour sa propension à jouer la carte désuète, à passer une couche de poussière sur ses enregistrements, sortis d’un transistor des années 30. On avait deviné, à écouter les premiers extraits de leur Volume 1 , qu’il avait entrepris un saut de vingt ans en avant jusqu’au début des années 60. On en a aujourd’hui confirmation, She & Him, c’est juste l’histoire d’un musicien qui rencontre une jolie fille, et décide de reproduire un show à la Johnny Cash et June Carter.

Bon, M. Ward n’est pas Johnny Cash, il n’a jamais eu l’étoffe d’un showman, et on le sentira pendant tout le concert se reposer sur Zooey pour la partie spectacle. Le souci, c’est qu’elle n’en mène pas large. Pendant les deux premiers morceaux, entre sourires-mignardises, petits saluts timides, elle n’aura de cesse de se triturer les mains pour évacuer le stress du show. M. Ward, ce vieux salopard, reste pour sa part dans son coin, sur le côté gauche de la scène, à faire des merveilles sur sa guitare et lui envoyer clins d’œil de soutien.

Les compos de Ward et Deschanel (si, si!) sont si joliment peaufinées qu’il est presque difficile de les distinguer des quelques reprises ajoutées à la setlist, parmi lesquelles “You Really Got A Hold On Me” qui lance vraiment les choses sérieuses. Et c’est sans doute la vraie réussite de cet album, comme de ce concert : on est pris entre deux époques, en train de triper sur un show ‘fifties’ sans avoir le sentiment de vivre une reconstitution historique. La jubilation est partout : dans un M. Ward qui peu à peu se rapproche de Zooey pour jouer un peu plus le jeu du duo, dans une Zooey qui prend assez de confiance pour rire d’un plantage, suivre les applaudissements du public avec une cymbale, et qui surjoue parfois la bonne chanteuse, la voix haut perchée.

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Le concert a commencé de façon assez magique, notamment lorsque Zooey est allée s’asseoir à un piano pour “Sentimental Heart”. Puis la sauce est un peu retombée, et avant le premier rappel, nous étions heureux sans être tout à fait étourdis. C’était sans compter le rappel en question. Un “Magic Trick” (extrait du Post War de Ward) ludique, suivi d’une reprise de “I put a spell on you”, renversante, épurée à l’extrême, tendue, dans laquelle la guitare de Ward se battait avec la voix de Zooey, travaillant les silences à l’extrême. Une façon de nous clouer le bec, de nous faire attendre plus encore. C’était leur premier concert, et on en attend plus…

She & Him – Great American Music Hall – San Francisco – 2 mars 2008

Photos prises par Ryan Muir pour Brooklyn Vegan. Merci à eux !