La Blogothèque

Bob Wills : histoire d’un fiddler

De tous les styles de la musique country, le western swing est sans conteste le plus éclectique, le plus ouvert d’esprit et le plus innovant. Certains aiment à dire qu’il contient tout de ce qui fera la musique populaire américaine du 20ème siècle. Son influence sur le rock & roll est à ce titre primordiale. La musique old-time est en quelque sorte le terreau sur lequel quelques pionniers cultivèrent leur génie. Le premier d’entre eux est bien évidemment Bob Wills. Ce Bob Wills dont Waylon Jennings chantait, sur un titre sobrement intitulé “Bob Wills Is Still The King” :

Well if you ain’t never been there then I guess you ain’t been told

That you just can’t live in Texas ‘less you got a lot a soul

It’s the home of Willie Nelson, the home of western swing

He’ll be the first to tell you, Bob Wills is still the king

Bob Wills posa la graine du genre lorsqu’en 1915, alors âgé de 10 ans à peine, il dut remplacer au pied levé son ivrogne de père lors d’un bal qu’il animait pour des jeunes dans les environs de Memphis au Texas. Ses qualités au fiddle étaient alors très limitées mais son sens du spectacle, son audace et son inventivité déjà là. Aux airs de fiddle traditionnels que son père jouait, il incorpore des ballades cowboy à la mode à l’époque, des éléments de chansons mexicaines, l’influence des musiques récemment importées par les immigrants européens au Texas (valse, polka), puis aussi et surtout le jazz et le blues. Tout est déjà là, le reste n’est qu’histoire.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Evoquons l’influence des musiques noires sur le jeune Bob. Lui qui parcourut 50 miles à cheval pour voir Bessie Smith et se fit beaucoup d’amis noirs lorsqu’il travaillait dans les champs de coton, avait une grande admiration et une grande connaissance des musiques noires, notamment tout ce qui pouvait sortir de la Nouvelle-Orléans à l’époque. En 1929 il se fait engager dans un medicine show et comme le veut la coutume se grime en noir pour jouer de son fiddle, raconter des blagues cochonnes et faire d’autres pitreries du genre. C’est à cette époque qu’il rencontre le chanteur Milton Brown avec qui il mènera un groupe sponsorisé par une marque de farines. Brown qui se séparera de Wills en 1932 est considéré comme l’autre pilier du Western Swing. Sa carrière fut courte (il décéda en 1936) mais au moins aussi déterminante que celle de Wills. A ce titre les quelques enregistrements des Fort Worth Doughboys chez Victor ont une valeur inestimable (au hasard, “Sunbonnet Sue”).


“Sittin’ On The Top of the World”

Bob Wills fonde alors les Texas Playboys dont l’effectif ne cessa de grandir durant toute la décennie. Wills se sachant limité vocalement, il doit trouver un bon chanteur. Tommy Duncan en est un exceptionnel. Influencé par Emmett Miller, Bing Crosby et les chanteurs noirs, son style décontracté et fluide fera beaucoup pour le succès du groupe. Il composa même quelques uns des morceaux les plus emblématiques de la musique de Bob Wills comme “Take Me Back To Tulsa” ou “Get With It”.
Bob Wills et les Texas Playboys entrent pour la première fois en studio en septembre 1935 à Dallas. Le producteur Art Satherley, qui s’attendait à enregistrer un string-band de plus, encaisse un premier choc quand il voit arriver Wills avec des cuivres. Décontenancé, il cède face à l’aplomb avec lequel Wills défend son saxo et son trombone. Le second choc intervient lorsque Wills se met à pousser des cris de satisfaction et des phrases d’encouragement à ses musiciens en plein milieu des chansons. Là encore Wills réussit à imposer à un Satherley circonspect ce qui sera pendant 40 ans sa marque de fabrique : ses fameux “ahhhhhh-haaaaaaawwwww!” de plaisir! Du duo de fiddles de Wills et Jesse Ashlock aux solos de steel-guitare de Leon McAuliffe, en passant par le martèlement du piano d’Al Stricklin, la rutilence du saxophone de Zeb McNally et le chant sophistiqué de Duncan, la session synthétise et préfigure ce que sera le son Bob Wills and His Texas Playboys. Soit une certaine idée du swing trempé à la sauce cowboy.

Le succès ne se fait pas attendre et coïncide avec toute une vague d’orchestres Big Band comme ceux de Benny Goodman et Tommy Dorsey. 1938 est l’année du premier hit national pour Bob Wills avec l’instrumental “San Antonio Rose”. Deux ans plus tard une version chantée du même morceau, “New San Antonio Rose”, élargit un peu plus la masse des fans.

Le groupe apparaît dans des westerns chantants, très à la mode à l’époque, notamment “Take Me Back To Oklahoma” avec Tex Ritter.


Autre exemple, Bob Wills et ses cowboys chantent “Lone Star Rag” dans un western de série B, encore avec Tex Ritter.

Les Texas Playboys brassent tous les styles, de la ballade pop au classique blues, en passant par des adaptations jazz de morceaux country, des yodels, des rags… La machine à danser est en marche. Les shows s’enchaînent à folle allure dans les nombreuses salles de bal du sud-ouest des Etats-Unis. Virtuosité, frénésie, fluidité et joie communicative sont les ingrédients qui attirent les foules de la jeunesse. Bob Wills s’impose en véritable chef d’orchestre enthousiaste.

Il est difficile de retenir quelques titres en particulier de cette période (en gros 1935-1945) riche en petits chefs d’oeuvres de swing. Citons quand même quelques superbes instrumentaux que Wills (qui criait “Take it away Leon!”) offrit au talent de Leon McAuliffe comme “Steel Guitar Rag” et “Steel Guitar Stomp” (en plein milieu duquel Wills annonce la récente paternité du pianiste Al Stricklin!) qui sont devenus des classiques de l’instrument. Des innovations telles que celle des twin guitars se font jour sur “Bob Wills Special” et “Twin Guitar Special” (commentaire de Bob : “no, not 6 guitars, just 2!”).


“Goodbye Liza Jane”

C’est toute la classe de Tommy Duncan qui transperce de morceaux comme “Black Rider”, “Basin Street Blues” ou “I Wonder If You Feel The Way I Do”. Il est souvent rejoint dans les refrains par Wills pour des harmonies grisantes (“She’s Killing Me”, “What’s The Matter With The Mill”). “Bring It On Home To My House, Honey” est un de ces duos où les 2 chanteurs se renvoient la balle avec jubilation. Malgré le contexte puritain et l’époque, Wills et ses compares ne se gênaient pas pour enregistrer des chansons aux sous-entendus salaces comme sur “Oozlin’ Daddy Blues”. Bob Wills se charge aussi de chanter lui-même de nombreux morceaux, et dès qu’il prend le micro l’auditeur ne peut s’empêcher d’avoir le sourire aux lèvres. Même les morceaux les plus tragiques (“Yearning”), Bob Wills tenait à les interpréter avec la même joie que les swing trépidants. Ajoutez à cela Leon McAuliffe qui délaissait parfois sa steel-guitare pour tenir le micro et vous obtenez 3 chanteurs pour le moins versatiles.
“Bob Wills Boogie”, sur lequel excelle le guitariste Junior Barnard est une bombe rock’n'roll mais 10 ans avant que le genre en tant que tel n’émerge.

L’entrée en guerre des Etats-Unis en 1942 vient quelque peu ralentir le rythme des concerts, émissions de radio régulières et sessions d’enregistrement. Bon nombre de Texas Playboys sont mobilisés ou émigrent pour la Californie où les usines d’armement ont besoin de main d’œuvre. Wills est également appelé mais devient vite ingérable pour l’armée qui le démobilise sept mois plus tard. En 1944, Bob Wills & his Texas Playboys sont à l’apogée de leur succès, si bien que Nashville ne peut faire autrement que les inviter au Grand Ole Opry, le temple de la musique country, qui jusque là leur était interdit pour cause d’”alcoolisme et atteinte aux bonnes moeurs”. On lui demande néanmoins d’éviter les instruments “modernes” bannis par le règlement : la batterie doit rester cachée derrière un rideau. C’était mal connaître Bob Wills qui au dernier moment mis son batteur devant la scène. Outrés, les officiels de l’Opry interrompirent le show au bout du 1er morceau – une version endiablée de “New San Antonio Rose” – alors que le public en redemandait.

De tous les genres abordés par Bob Wills – et dieu sait qu’ils étaient nombreux – le blues était celui qui lui tenait le plus à cœur. “Down Hearted Blues” est une superbe relecture du classique de Bessie Smith sur laquelle brille le solo de trompette de Charles Laughton. Pour “Trouble in Mind”, Wills s’est basé sur la version de Bertha “Chippie” Hill : Jesse Ashlock au fiddle et Al Stricklin au piano se chargent d’en donner un réinterprétation singulière. “Brain Cloudy Blues” est une adaptation du “Milk Cow Blues” de Kokomo Arnold magnifiée par la guitare de Junior Barnard et le chant toujours parfait de Tommy Duncan.

Bob Wills commença en 1941 une fructueuse collaboration avec Cindy Walker, compositrice et parolière de génie qui travailla pour à peu près tout ce que la musique américaine compte de légendes (de Bing Crosby à Roy Orbison, en passant par Eddy Arnold et Gene Autry). Elle lui offrit pas moins de 50 chansons parmi lesquelles “Cherokee Maiden”, “Dusty Skies”, “Miss Molly” ou “Bubbles in my Beer”.

Le groupe est en pleine gloire mais dans les coulisses le torchon brûle entre Duncan et Wills. Leurs querelles se multiplient et les 2 hommes en viennent souvent aux mains. L’addiction de Wills à la bouteille commence à poser des problèmes. Il lui arrive d’être incapable de monter sur scène. Le public proteste de voir jouer les Playboys sans leur leader. Le groupe doit en plus faire face à l’émergence d’orchestres concurrents (ceux de Spade Cooley et Tex Williams notamment). En 1948 Tommy Duncan quitte le groupe, et une partie de l’âme des Texas Playboys part avec lui.
On arrive au début des années 50, le western swing paraît de plus en plus démodé face à la vague rock’n'roll qu’il a pourtant contribué à faire naître. Wills décroche néanmoins encore quelques succès comme le mélancolique “Faded Love”. Mais ses investissements financiers hasardeux commencent à peser. Des problèmes de santé le pousse bientôt à dissoudre les Texas Playboys et se résoudre à une vie plus modeste. Wills ne se retire pas pour autant du business. Il enregistre quelques disques solos (mais de pâle figure par rapport à son passé) et se produit de temps en temps en public.

En 1968, son introduction au Country Music Hall of Fame marque le début d’un regain d’intérêt pour le maître du Western Swing. En 1970, le fan de toujours Merle Haggard enregistre A Tribute To The Best Damn Fiddler In The World , une collection de ses morceaux favoris superbement réinterprétés (un seule exemple ? “Roly Poly”).

Une réunion des Texas Playboys et de Bob Wills est organisée en 1973. Merle Haggard obtient l’honneur d’y participer et les sessions débutent le 3 décembre. Le 4 décembre Bob Wills est victime d’une énième crise cardiaque. Celle-ci s’avère plus sérieuse. Wills ne se réveillera pas de son coma. Il décède le 15 mai 1975.


Merle Haggard et les Texas Playboys en 1976

Le génie de Bob Wills fut de réunir 2 styles de musique a priori inconciliable, la musique des hillbilly et la musique noire. Sa seule ambition était de faire danser son audience. Plus de 30 ans après sa mort, il continue à le faire. En 1998, sur The Pine Valley Cosmonauts Salute The Majesty of Bob Wills , Jon Langford réunit une nouvelle génération autour des chansons de Bob Wills : Neko Case, Alejandro Escovedo, Edith Frost ou The Handsome Family y paient tribut au roi du Western Swing qu’ils peuvent légitimement placer au même niveau que Hank Williams, Elvis Presley et Robert Johnson. Mais c’est Bob Wills qui aura le dernier mot. Sur sa tombe est gravé un passage de son classique “New San Antonio Rose” qui résume à merveille l’homme et son oeuvre : “Deep Within My Heart Lies A Melody” .