La Blogothèque

En pleine nature

Ok, c’est égoïste, mais c’est la faute de Sean Penn. Devant Into the Wild , pendant que Christopher McCandless se battait contre les éléments, lui-même et une carcasse d’élan, je pensais à un disque. Un disque du genre récurrent, costaud, hors catégorie; un disque forcément chargé en grands espaces intraitables. Une musique qui aurait été parfaite, plus adaptée peut-être – à mes oreilles au moins – que les fades explosions vocales d’Eddie Vedder, qui franchement n’aurait jamais dû quitter 1992. Quelqu’un qui rendrait hommage à l’une des facettes de la quête intérieure du héros: rester humble face à la nature, face à sa propre petite vie.

J’ai fini par retrouver ce disque sur le chemin du retour: Implosions , le premier album de Stephan Micus, alors âgé de 24 ans à peine, sorti en 1977 sur Japo, feu sous-label d’ECM. Un album ramené de Turquie, acheté pendant une étape à Bursa: un après-midi à me perdre dans les méandres des caravansérails, jusqu’à tomber (sans le chercher, promis) sur un magasin de disques incroyable, bourré d’electro stambouliote, de folk et de jazz.

J’y suis resté jusqu’à la fermeture, et j’en suis ressorti avec l’increvable Bülent Ortaçgil, qu’à la Blogothèque on a (nous aussi) pris l’habitude d’appeler « le Nick Drake du Bosphore », des mixtapes finalement pas mémorables, un disque de la Banda Alla Turka consacré aux musiques de l’Empire ottoman (auquel tout amateur de sons balkaniques devrait jeter une oreille), et Stephan Micus. Ce Implosions , j’aurais pu l’acheter en France, mais je ne connaissais pas à l’époque… La pochette était trop intrigante, et ECM ça le fait toujours. Va donc pour la découverte… Il faut que je retrouve ce magasin.

Donc, Implosions (et Into the Wild, à un moment il y a un rapport). Il y a déjà tout Micus dans ce disque, à tel point que tous mes efforts pour aborder sa prolifique carrière (une quinzaine de disques, tous chez ECM) se sont heurtés à l’impression, sûrement fausse mais jamais dépassée, que l’Allemand avait tellement balisé sa philosophie musicale dans ces premières bandes que la suite n’est qu’une belle application de ces dogmes.
À savoir un travail d’ethnomusicologue: découvrir sans cesse de nouveaux instruments à travers le monde, apprendre à en jouer puis organiser les confrontations les plus improbables. Et surtout apprendre autant de la culture du pays que de sa musique, voyager jusqu’à plus soif, se perdre. Micus raconte que lorsqu’il a voulu apprendre la bègguèna, une harpe éthiopienne (à laquelle est consacré le volume 11 des Éthiopiques), il a auparavant appris son histoire, essayé de comprendre pourquoi les musiciens n’utilisent aujourd’hui que 5 des 12 cordes de l’instrument parce que son accordage s’est perdu dans les âges.

Voilà Micus et sa quête musicale toujours solitaire, qui dans son premier enregistrement (à la ECM : trois jours pour mixer et enregistrer) fait se rencontrer le sho, une flûte japonaise, la zither-harpe de son Allemagne natale, le rabab, un luth afghan à 13 cordes, et le sitar indien. Un attelage gorgé des voix de Micus, empilées jusqu’à occuper presque tout l’espace sonore (Matt Elliott doit adorer…), dans de longues pièces qui sonnent instantanément comme des odes à mère nature.
Implosions, et toute l’œuvre de Micus, est ainsi un tableau de land art kitsch et intrigant. À prendre comme tel parce qu’il s’en dégage une curiosité musicale sans faille et une sorte d’idéal intellectuel sobre et accompli, dégagé des contraintes du monde matériel, loin quelque part. Pour résumer : ce mec fait l’amour à tous les instruments du monde et invite qui veut à la fête.

Et le rapport avec Into the Wild ? Il est visuel tout d’abord. Personne mieux que Stephan Micus n’habille les paysages intransigeants, ceux qui disent en grosses lettres « fais pas le malin sinon je te bouffe ». Et dans le film, Christopher McCandless fait vraiment le malin.
L’idéal du retour à la terre aussi, quitter ses oripeaux urbains et toute obligation sociale pour faire partie du vent. Ça fait plus de 30 ans que Micus suit cette route en amples pantalons blancs.
Puis l’idéal hippie sûrement, secoué dans le film entre un beau portrait de couple désabusé et celui d’une capitale de l’ennui peace and love au milieu du désert californien. Micus n’est pas un hippie, il n’a jamais à ma connaissance avancé cette culture comme une influence. New age peut-être… Baroudeur et boulimique de musiques sûrement.

Si quelqu’un a le numéro de Sean Penn, tout ça l’intéressera peut-être pour le director’s cut d’Into the Wild. Ou pas.

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