La Blogothèque

Talitres, de Bordeaux

- Qui es-tu Sean Bouchard ? Quel est l’itinéraire qui t’a conduit, avant 2001, à entretenir des rapports si étroits avec la musique qu’ils te conduiraient à fonder un label ?

Fonder un label fut un coup de tête (aberrant ?). J’écoutais bien évidemment la musique que je cherche à défendre actuellement depuis nombre d’années mais en aucun cas je me prédestinais à faire ce que je fais actuellement. Depuis les framboises vietnamiennes, depuis les fraises du Maroc, je suis passé à toute autre chose et ai décidé un beau matin que certains artistes méritaient d’être un peu plus défendus. Il y a eu une succession d’opportunités heureuses : le fait qu’un groupe américain m’accorde sa confiance (Elk City en l’occurrence) et les bons retours que j’ai eus. Je n’y connaissais rien, rien aux contrats, rien aux marchés, rien aux démarches à entreprendre, rien au réseau. Mais c’est finalement assez agréable de creuser et d’apprendre.

- Pourquoi Talitres, pourquoi avoir franchi le pas ?

Les vaches de Dalat se demandent encore pourquoi.

- Y a-t-il une identité artistique Talitres, un fil rouge entre tous les artistes du catalogue ? Une identité que tu décrirais consciemment ? Et, si elle n’est pas la même, une identité que l’extérieur te renvoie ?

J’ai toujours un peu de mal à répondre à cette question, je pense d’ailleurs que je suis quelque part le plus mal placé pour y répondre. J’imagine cependant (je l’espère) que Talitres possède une identité (qui lui est propre), car si le label n’en a pas cela signifie quelque part que moi-même, je n’en ai pas. Le fil rouge du catalogue c’est le fil de mon coeur qui bat. Quelle identité, y vois-tu toi ? Ou quelle identité la Blogo porte-t-elle à Talitres ?

- Quelles étaient tes grandes références (groupes, albums, voire labels) avant de fonder Talitres ?

Ma mère étant musicologue et mes parents férus de musique classique, ma culture musicale “initiale” se situe davantage du côté de la méthode Martenot, de Debussy, Ravel, etc… France Musique en onde absolue,

décrochée que rarement le dimanche soir à 20 heures pour le “Masque et la plume”. Puis de Léo Ferré, Brel. A l’adolescence j’ai goûté aux Smiths, à Cocteau Twins puis aux Pixies mais je ne pense pas que ces groupes m’aient donné un jour l’envie de fonder Talitres. Si je devais citer quelques grandes références, elles se situeraient davantage dans la trilogie SwellIdahoLuna. Peut être ici l’envie de rendre un peu plus hommage à trois groupes trop confidentiels.

- Dans tes réponses, pas de traces d’étiquettes. Rock, pop, folk. Fuis-tu volontairement ces chapelles ?

J’aime assez peu les étiquettes ou les chapelles. Nos sociétés ont trop souvent tendance à vouloir nous coller sur le front notre appartenance sociale, de nous ranger dans des boites en fonction de nos revenus, de nos activités professionnelles, de nos activités culturelles. On rentre quoiqu’on en dise dans certaines cases. J’imagine quelque peu dans laquelle je peux rentrer et dans laquelle peut rentrer le catalogue de Talitres. Bien que… Les chapelles sont bien souvent synonymes de cloisonnement, on se mord la queue, on tourne rapidement en rond. Je préfère le culte à l’air libre.

- Comment travailles-tu ?

J’écume assez peu les salles à la recherche d’une nouvelle signature ou pour voir sur scène un groupe avant de décider si je veux travailler avec lui. Essentiellement à cause de la distance, la plupart des groupes sont soit anglais, soit américains, donc dans la plupart des cas, je ne peux physiquement les rencontrer (à moins d’un budget conséquent alloué aux déplacements, ce que mes finances ne me permettent pas). La scène est plus que jamais cruciale, pourtant. Elle est plus que jamais le vecteur pour que les artistes soient un peu plus exposés, rencontrent leur public, et un autre public, mais cela n’est pas (sauf rares exceptions) ce qui me touche le plus. Ils sont quand même assez rares, les groupes qui donnent le sentiment de «jouer» leur vie à chaque note délivrée sur scène. Les Walkmen me donnent cette impression là, cette urgence, cette tension retenue, ces yeux vides ou malicieux. Ils font partie des rares exceptions. A l’inverse, je n’apprécie guère le côté «show» de certaines performances, le spectacle qui rogne un peu trop la musique.

Au tout début de Talitres, je dénichais mes groupes en parcourant internet, quelques vieux sites sur lesquels on pouvait écouter des mp3s des artistes (myspace avant myspace), les revues de presse américaines ou anglaises, les liens de fil en aiguille, de label en label ou d’artiste en artiste…. J’ai toujours souhaité avoir la démarche d’aller vers les groupes, de les solliciter. Je recherche beaucoup moins désormais et c’est un tort. Il y a trois ou quatre ans, j’étais un peu dans le stress de me dire que je devais trouver une nouvelle perle, un nouveau groupe, désormais mon catalogue et mon planning de sortie sont déjà assez chargés. Je garde toujours la volonté de dénicher de nouveaux artistes – c’est quand meme grosso-modo ce qui me passionne le plus dans ce boulot – mais cela ne peut être indéfini non plus, il y aura un turn-over qui se fera assez naturellement.

- Il y a quelques artistes français dans le catalogue, mais pas de francophone. Hasard ou ligne éditoriale ?

Depuis Ferré ou Brel je ne connais pas d’artiste francophone qui puisse vraiment m’intéresser. Dominique A peut être, après… Armand Méliès a également de belles compositions. Le reste me passe à travers, ne me touche pas, voire m’irrite gravement. Je fais preuve d’un esprit un peu fermé ici, je n’en doute pas, que les Léo Ferré des années 2000 m’en excusent.

Est-ce à dire également, que tu as une affection particulière pour l’anglais?

Je ne sais pas si j’ai une affection particulière pour l’anglais, disons simplement que dans le prolongement de ta question sur les “chapelles”, j’aime beaucoup les voyages, échappées salutaires qui permettent de relativiser, de se remettre en question. J’aime les voyages quand on est en position de faiblesse, quand on découvre une autre culture qu’il est necessaire d’appréhender pour y être bien. Et j’aime effectivement avoir besoin d’utiliser l’anglais dans mon travail. Une façon, sans doute, de voyager.

- Quels sont les souvenirs les plus marquants des six dernières années ? Bons ou mauvais ?

Le plus mauvais reste sans nul doute le dépôt de bilan de Chronowax fin 2005. V2, majoritaire, a soudainement retiré ses billes, mettant en difficulté financière immédiate l’ensemble de ses partenaires ou salariés. Je n’ai pas spécialement envie de m’étendre la dessus mais la création de «Coopérative Music» (V2 de nouveau) quelques mois à peine après cet événement et ce à grands renforts de marketing et de communiqués de presse type «Coopérative Music soutient les labels indépendants » me laisse assez rêveur (au mieux), ou donne simplement envie d’aller retrouver mes framboises vietnamiennes (au mieux encore).

Je ne retiendrai pas un bon souvenir marquant tant ils sont nombreux. Flotation Toy Warning fut une vraie joie pour moi car ce fut un long processus (tel que je te l’avais expliqué à l’époque), un album attendu mois après mois. Ce fut donc un aboutissement, une vraie rencontre humaine et par chance une réussite. Abriter les Wedding Present et Idaho représente également quelque chose d’important : grand gamin j’écoutais leur musique. Un peu plus grand gamin, je travaille avec eux et c’est un vrai échange.

- Qu’est-ce qui t’a séduit dans les deux formations qui se produisent ce soir à Paris, Thee, Stranded Horse et Ralfe Band.

Sans aucun doute le fait que chacun (à sa manière) explore des chemins de traverse. Et comme toujours, ce côté très personnel et forcement subjectif : leur musique me parle intimement. Je ressens une certaine douleur

lorsque j’écoute des compositions qui me touchent profondement, beauté et douleur car les notes qui s’égrainent sont forcément en suspens et éphémères. C’est ce que j’avais voulu indiqué dans la bio de Idaho

The Lone Gunman ” fin 2005. “On est intimement persuadé que IDAHO délivre la plus belle musique du monde et c’est intolérable. Supplice, chaque note égrenée nous entraîne avec elle vers sa perte .”

- Que peux-tu déjà nous annoncer pour 2008 ?

J’aimerais pouvoir annoncer le nouvel album de Flotation Toy Warning. Peut-être celui-ci arrivera-t-il à l’automne prochain. Ou en 2010. Mais c’est ainsi. Concrètement “The Forbidden ep ~ Alas” de Idaho, le premier album de The Sleeping Years (ex-Catchers) en mars puis avant l’été, un nouvel album des Wedding Present que le groupe enregistre actuellement avec Steve Albini. Il y aura d’autres projets, d’autres sorties avant l’été sur lesquelles je travaille actuellement et dont j’attends beaucoup, mais “il ne faut pas vendre la peau du Talitres, etc… ” J’espere toujours collaborer avec The Walkmen pour un nouvel album à paraître dans les prochains

mois. Mais qu’ils viennent en France !!

- Comment vois-tu l’avenir du label ?

L’avenir reste plus que jamais incertain, personne ne sait quelle sera le situation dans un an ou deux, le supposé nouveau modèle économique, le format de diffusion. Il faut plus que jamais trouver des solutions pour réduire les frais, chercher à globaliser les activités, proposer un «package » aux groupes : label / promo / booking / édition / conseil / management. Une seule certitude : je tiendrai ma ligne artistique (quelle ligne ?). J’essaierai toujours d’écouter avant tout la sincérité des artistes, et de m’écouter moi.

- Au fait, pourquoi ce nom, et pourquoi ce visuel ?

- A l’origine j’avais crée le label avec Xavier (qui a très vite créé Drunk Dog). Nous avons réfléchi à plusieurs noms, nous ne voulions pas d’un truc bateau, d’un nom trop ‘discographique’, un nom assez synthétique et agréable à formuler. Xavier est graphiste, c’est lui qui a dessiné le logo.