La Blogothèque

Dans les clous

Il y a des chansons qui nous surprennent, nous emmènent vers des endroits que l’on ne soupçonnait pas mais qui sont comme instinctivement familiers. Ou qui nous donnent envie de les défricher. Les morceaux dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est – en tout point – le contraire.

Deux chansons qui annoncent clairement la couleur, qui respectent parfaitement un cahier des charges implicite et pourtant évident. Qui marchent dans les clous et ne traversent qu’au vert, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles soient dénuées de charme. Au contraire, elles ont pour elle la force de l’évidence, de l’habitude. Elles sont comme de vieux amants pour lesquels faire l’amour n’est pas si différent de faire la lessive : on sait sur quels boutons appuyer, on sait quel programme lancer et combien d’adoucissant mettre aux moments opportuns. C’est moins fou, c’est un peu paresseux, mais on a parfois besoin de réconfort sur commande, livré instantanément, sans passer toute la soirée à le quémander.

La première de ces deux chansons s’appelle “Unless It’s Kicks” et elle arrive en deuxième position de The Stage Names , le dernier né (en dehors de leur album de Noël) des brillants Okkervil River. Un curieux album, sorti il y a déjà quelques mois, qui part sur les chapeaux de roue mais qui s’étiole hélas assez rapidement. Sur “Unless It’s Kicks”, il y a cette alchimie que l’on ne retrouve plus au bout des 4 premiers morceaux. Une forme classique, qui respecte tous les commandements du bon moment de rock and roll mais que quelque chose vient transfigurer, comme une ligne de tension qui habite ses guitares qui chauffent, sa basse métronomique et sa batterie qui donne subitement envie de forcer le pas, de courir, de foncer comme un dératé, de perdre haleine. Quelque chose que l’on retrouve dans un texte simplement formidable – comme toujours avec Will Sheff – qui convoque la multitude des moments bons, des intimes petites choses qui font que ça vaut la peine. Un texte qui donne soif, qui propage l’envie de vivre plus vite, plus à fond, perpétuant l’héritage des chansons qui kickent (du “Teenage Kicks” des Undertones au “Can I Kick It ?” des Tribe Called Quest). Une chanson pour brûler l’asphalte avec nos sneakers.

La deuxième de ces chansons est l’oeuvre des Winterpills, et les traces que ceux-là suivent sont celles d’un certain Elliot Smith. Le riff de guitare acoustique qui ouvre leur “Broken Arm” est tellement marqué “chanteur triste de Portland” [[On reviendra sur ce sujet très rapidement]] que c’est à s’y méprendre. Pour autant, il ne faudrait pas voir dans ces gens aux voix douces des faussaires ou des profanateurs. La mélodie a quelque chose de si léger, de si parfait qu’on se prend à penser qu’ils trimballent un peu de grâce au fond de leur poche. Et comme les meilleures chansons de Smith, celle-ci a quelque chose d’ambivalent, de doux-amer, comme si le spleen le plus paralysant pouvait aussi être vécu en dévalant des routes à fond la caisse, le soleil en pleine face, à régler ses comptes en profitant pleinement de la fraicheur du vent. Une chanson qui rappelle que dans toute nuance de gris il y a au moins un peu de blanc.