
On a dû vous proposer des centaines de concerts en 27 ans, pourquoi jouer aujourd’hui près de Paris?
Stuart: On ne l’a pas fait avant parce que c’était trop tôt.
Philip: On nous a demandé de jouer pour le vingt-cinquième anniversaire de Rough Trade, qui n’a finalement pas eu lieu. On était déçus… Mais ça a planté l’idée de faire un concert après 25 ans. Puis Domino a resorti notre disque.
Stuart: Après le concert de Hay-on-Wye, des dizaines de personnes nous on demandé de jouer, mais Marie-Pierre (Bonniol) nous avait demandé bien avant. On l’avait rencontrée et aimée, elle était venue à Hay. Et puis, aussi, parce que c’est Paris et qu’on a de bons souvenirs de notre passage ici en 1980. Il y avait une attitude très rafraîchissante dans la ville à cette époque-là, alors qu’en Angleterre l’art n’était pas encouragé.
Alison: On a joué aux Bains douches!
P: On a rencontré Michka Assayas, qui est devenu un ami et qui nous a présenté Louis Philippe, avec qui Stuart fait toujours de la musique.
S: Après l’enregistrement de Colossal Youth, on a joué nos premiers concerts payés à Londres, et quand on est venus à Paris on a retrouvé la même ambiance, mais sans trop comprendre pourquoi, sans vraiment savoir ce qui bougeait dans la ville. On n’en a pas vraiment eu le temps.
Après ces deux concerts en 2007, il ne faut pas s’attendre à vous voir repartir en tournée j’imagine?
A: Non, et c’est essentiel pour nous pour de simple raisons pratiques. On a tous des travails, des familles, et on ne pourrait plus tourner intensément. Donc on choisit ce qu’on veut vraiment faire, ce qu’on peut faire.
S: Mais attendez, quand nos enfants seront grands, on aura entre 60 et 80 ans, et là on sera très productifs!
P: Je suis allé à Venise un jour en tournée, mais je n’ai pas vu la ville… On est arrivé, on a joué et on est repartis. On ne veut pas vivre ça aujourd’hui. À moins qu’on ait un grand bus, avec nos familles et un chef! Quand notre deuxième album sera sorti et disque de platine, on se lancera dans une légère tournée intensive avec conjoints et enfants, promis.
Justement, ce deuxième album… Il existera un jour?
S: On a travaillé sur quelques morceaux, mais il faut d’abord, je pense, qu’on retrouve un moyen d’avancer comme un groupe, ce qu’on n’a pas fait pour l’instant. Je pense qu’on va écrire de nouvelles chansons tous les quatre (le troisième frère Moxham a rejoint le groupe, à la batterie électronique, depuis quelques mois) , et que les chansons que j’ai écrites serviront à mes projets en solo. Mais encore une fois, c’est très difficile de trouver du temps pour se voir. Pour moi, il faut que l’on soit ensemble pour faire de la musque, travailler avec des mp3 ça ne nous va pas…
P: C’est vrai. On n’a pas essayé encore, mais je ne vois pas ça comme une façon de travailler qui nous ira. On a besoin de se voir, qu’un morceau parte d’un rythme de batterie, d’un riff, de paroles.
Collossal Youth
a été enregistré en quelques jours, et aujourd’hui vous vous retrouvez avec autant de temps que vous le souhaitez pour faire un deuxième album… C’est une autre forme de défi? Pas forcément plus facile d’ailleurs.
S: Pour moi, ça a déjà été un défi de faire le premier album! Ce disque avait pour mission de nous apporter une chose impossible: quitter le Pays de Galles, être reconnus comme musiciens et compositeurs, etc. Le défi du deuxième disque est énorme aussi, parce qu’il doit suivre le premier… et ça c’est costaud, vraiment. Parce qu’on en a beaucoup parlé sans le faire, également. Et puis il y a le défi artistique: comment ce disque va-t-il sonner? Quelle est la vision, qu’est ce qu’on veut faire? J’espère que c’est cette difficulté qui va le faire exister, parce que c’est vraiment très dur…
P: Dans un sens c’est un peu comme faire un premier disque, parce qu’on essaie de créer quelque chose d’unique dans son époque. Mais maintenant c’est bien plus compliqué de faire quelque chose de différent, parce que tout va très vite.
S: Je pense qu’on est assez doués pour le faire et pour faire quelque chose de bien, je suis confiant. Si on ne pensait pas pouvoir le faire, on ne dirait rien.
Qu’est ce qui vous a fait avancer musicalement pendant ces 27 années?
S: Le multiplistes, la guitare acoustique, jouer en solo… Je joue aussi maintenant dans un centre de réhabilitation pour drogués et alcooliques, Clouds House, là où Pete Doherty et toutes les popstars vont. J’y joue avec un ami, pour eux, pas pour nous. Je disparais dans ces moments-là. Il faut être très basique et solide, parce que les « patients » jouent tous des percussions et il faut tout guider. J’ai beaucoup appris de ces séances.
P: Comme bassiste, j’ai appris à jouer avec un batteur, et c’est plus difficile qu’avec une boite à rythme! J’ai aussi écouté plus de musiques du monde et de folk. J’ai passé des années à jouer de la musique irlandaise, africaine, cubaine… Des choses que j’aimerais intégrer dans un sens ou dans l’autre à nos morceaux, parce que ces lignes de basse sont très belles, brillantes, très rythmiques et très minimales. J’ai aussi joué de la musique qui fait danser, et c’est la chose la plus satisfaisante de ma vie de musicien! Voir les gens danser… Bien sûr, il y a encore beaucoup de musiques que je n’ai pas encore entendu, c’est une éducation qui n’a pas de fin.
A: Pour moi ça a été d’explorer et de m’amuser, pas seulement comme chanteuse. C’est ce qui me donne encore envie de jouer de la musique. Mon ambition n’a jamais été de faire de l’argent, la musique a toujours été un passe-temps agréable. C’est différent quand il s’agit de monter sur scène, il y a des attentes et des responsabilités… J’ai fait des backing vocals au Canada récemment, avec un énorme orchestre de jazz New Orleans, un all-star de musiciens venus de tous les coins du Canada. Et c’était juste génial de s’amuser ensemble, de faire danser les gens. Tous les musiciens jouent des choses très différentes dans d’autres groupes, et se réunissent dans celui-ci pour s’amuser. C’est très différent de ce qu’on fait avec les Young Marble Giants, mais il y a des qualités à prendre là aussi, quelque chose de magique. Il ne s’agit pas de coller ça sur autre chose, mais de conserver une attitude qui touche. C’est ce qui est excitant et le restera.
Colossal Youth était un disque de contrepied musical après le punk et un disque engagé politiquement dans son époque. Mais le monde a changé depuis, il reste une part de cette opposition?
P: J’aimerais garder cette attitude. Tout était énervant à l’époque et je regrette le manque d’engagement politique dans la musique aujourd’hui, même s’il existe encore bien sûr. Drew et moi avons joué dans un groupe avec Spike dans les années 80, un groupe très politique, africain et marxiste, très à gauche. On a joué dans beaucoup de benefit concerts, pendant des grèves, des manifestations, et je me sentais très bien en faisant cela… Faire quelque chose qui profite aux gens, essayer de changer les choses. Aujourd’hui, on en a besoin plus que jamais, je pense. Il faut qu’on conserve cette attitude, cet objectif de jouer une musique qui a un impact sur le cours des événements.
A: La musique peut aider les gens à sortir de leur routine quotidienne, à ne pas être en mode automatique. Elle peut révéler une autre facette chez quelqu’un qui prend le temps d’écouter. Elle amène alors à réfléchir sur soi-même, ses attentes, ses sentiments, sa façon de vivre. Dans la société, elle crée un petit espace, un moment pour la réflexion. C’est un moyen fantastique, que la musique soit calme ou puissante.
P: Final Day est la chanosn la plus politique qu’on ait faite, ses paroles et son atmosphère étaient très puissantes. Dans les années 80, on l’a un peu oublié aujourd’hui, mais on a tous grandi avec le stress de l’annihilation atomique. Reagan et Thatcher ont allumé la mèche… Il y a aussi eu les boycotts des Jeux olympiques en 1980 et 1984. On se demandait ce que faisaient ces gens, on se disait qu’ils avaient perdu la raison. Aujourd’hui, dans la culture occidentale, on a tout et on fout tout en l’air. C’est un sentiment dont j’aimerais parler. Parmi d’autres.
D’ici à la sortie de votre deuxième album, le monde de la musique aura beaucoup changé, il va très vite en ce moment, se métamorphose. Vous y pensez?
S: Oui. On a des enjeux économiques je pense, les compositeurs et musiciens doivent gagner de l’argent avec ce qu’ils font. Non plus forcément en vendant des disques, mais par d’autres moyens. Pour moi c’est important, j’en ai besoin.
P: On devrait sortir notre deuxième album seulement en vinyle! On serait joué par les DJs! Tout ça va vraiment très vite… Peut-être que dans deux ans on pourra acheter par internet ou dans un magasin et le disque sera uploadé depuis un satellite… Mais on n’arrivera pas à réguler le téléchargement illégal.
S: Mais à l’époque des cassettes, c’était pareil.
P: Radiohead a ouvert une brèche, mais dans tous les cas il ne faut pas oublier le plus important: on vend une part de nous, pas seulement un CD mais aussi un livre, un objet.
S: On a fait un livre avec des dessins et des poésies à l’époque, qui est sorti après le disque.
A: Pour ma part j’essaie de me concentrer sur la musique en premier, sans essayer de planifier la façon de la vendre.
Et sur sa transposition sur scène? Quels sont les sentiments quand vous vous retrouvez tous les trois, quatre maintenant, face au public, 27 ans après?
P: Après le premier concert à Hay, j’ai eu un nervous breakdown! C’était très fort, très émotif. Pas sur scène, mais à côté… Retrouver tous ces gens, certains qu’on n’avait pas pas vus depuis 15 ou 20 ans, et en voir d’autres qui n’étaient même pas nés à l’époque. Il m’a fallu une semaine pour m’en remettre.
S: C’était aussi très chouette de retrouver ces morceaux qui sonnent comme du rock joué calmement, on les avait un peu oubliés…
Et retrouver votre son si particulier!
S: Sûr! Le son de ma basse est venue comme ça, puissant, parce qu’on n’avait que deux instruments et la voix. On n’avait pas de batteur, donc la basse devait être très intéressante, très mélodique, avec un son différent pour chaque chanson. La guitare joue elle très en percusion, en syncope. Elle ne joue pas vraiment des notes… On n’avait pas tout simplement pas d’argent quand on composait, et donc pas de choix possible entre divers instruments. C’est ce qui a forgé notre son… Et puis de toute façon on n’y connaissait rien, je ne savais pas vraiment jouer de la guitare! On avait pas d’options, on a juste fait!
P: Je voulais un son qui ne sonne pas comme une basse. Quelques années après, vers 83-84, j’ai découvert le son des basses de la musique sud-africaine, de Soweto, qui rejoignent un peu notre façon de jouer sur Colossal Youth .
S: On a toujours été et on est encore intéressés par des sons qui ne sont pas habituels. On écoutait plus Devo que la Motown à la fin des années 70, des choses bizarres.
P: Eno, Can, kraftwerk… Ma première ligne de basse je l’ai piquée à Kraftwerk!
Mais maintenant vous savez jouer et vous avez les moyens matériels d’essayer tout ce que vous voulez…
S: Ça va être difficile de définir ce qu’on veut faire.
P: Il faut garder des éléments de notre vieux son, son caractère, et en même temps avancer.
A: C’est la difficulté, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain… Il faut garder ce qu’on apprécie tous dans notre musique, le minimalisme, les contradictions.
P: Ce soir on va utiliser un kit électronique à la place de la boite à rythmes. Avec ça on peut jouer tous les sons du monde, c’est une piste intéressante. On rejoint quelque part le hip-hop, une musique très minimale dans ses structures, où la texture du son est très importante. On peut en tirer quelque chose…
S: On avait une idée très solide de ce qu’on voulait pour Colossal Youth, ce qui est essentiel parce que ça permet d’évacuer beaucoup de choses qui ne collent. On avait une vision et on s’y est tenu. Il faut essayer de retrouver une nouvelle ligne directrice forte, tomber d’accord sur le son que l’on recherche. C’est un challenge… Surtout pour moi parce que je compose beaucoup pour moi. Je suis un auteur-compositeur, je l’étais avant et je le suis resté: un compositeur des années 70, avec une guitare et une voix, quelque chose de plutôt structuré, précieux. Dans un sens je suis un dinosaure dans notre entreprise, c’est moi qui vais avoir le plus de travail dans le groupe, le plus d’adaptations à faire.
P: On a tous des domaines de prédilection, et Drew nous apporte aussi beaucoup, parce qu’il joue de tous les instruments.
Justement, être quatre ça donne un nouveau point de vue qui va être essentiel dans la composition, non?
A: C’est sûr, le regard de Drew sera essentiel quand on sera perdu entre ce qu’on était et ce qu’on est aujourd’hui, ce qu’on fait. Drew a toujours été très proche du groupe et nous apportera le petit peu de distance qu’on perd parfois.
S: Drew tu seras le catalyseur! C’est toi qui va décider de la vision du deuxième album! Ça sera ton album!
P: Drew va aussi nous permettre de sauter d’un instrument à un autre, vu qu’on joue tous de la guitare, de la basse et de la batterie. Ça donne de la liberté en plus.
Drew: On est trois frères, donc on se comprend mieux. Il y a des choses évidentes entre nous qui peuvent apporter beaucoup aux Young Marble Giants.





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