La Blogothèque
Concerts à emporter
#73

A Hawk and A Hacksaw

Souvent, Paris nous a désespérés. Grise, froide, lisse, laissant la musique glisser sur elle avec au mieux de l’indifférence, au pire du dédain, un air de qu’est-ce-qu’ils viennent donc faire là sur mon chemin ? Puis, alors qu’il fait froid, qu’il fait gris, que le dimanche est cotonneux, paresseux, voilà la surprise, la belle surprise d’un Paris vivant, d’un Paris d’enfants.

Jeremy Barnes et Heather Trost, un accordéon et un violon, donnent le pas à la caméra : doucement, doucement, prends le temps de te baigner de ces couleurs d’automne, donne le temps à la scène de s’installer, aux enfants de nous rejoindre, de se figer face à nous, doucement, doucement.

Pour moi, cette première vidéo s’allume à 4’50, quand Jeremy Barnes s’agenouille devant les mioches, et qu’après avoir fait languir quelques notes, s’être appuyé sur deux-trois fugues pour prendre son élan, il se lance dans une mélodie qui se mêle parfaitement à ce qui l’entoure. Oh mon Dieu, c’est Paris, le fantasmé, le réel, les deux qui s’entrechoquent. En trente secondes, Barnes, Trost et tous ces enfants qui les entourent mettent à terre toutes les Amélie du cinéma faisandé. Regardez, c’est du vrai, c’est un square, à Paris, un dimanche après-midi. Regardez, ce sont des regards d’enfants, qui savent écouter comme nous ne savons plus le faire. Et pendant huit secondes, de 5’51 à 5’59, ces gosses-là, ils n’ont rien à envier à ceux du siècle précédent. Quelles gueules, quelles gueules, quels gavroches.

Il y a chez A Hawk and a Hawksaw un paradoxe troublant : comme Zach Condon, ils ont été conquis par la musique balkanique, par son exubérance et sont partis à sa recherche. Mais là où Condon y plonge les yeux fermés, un peu comme on saute d’un pont, notre duo y va avec une approche beaucoup plus musicienne et réfléchie. Et s’ils y puisent eux aussi des perles d’abandon et de liberté, de quoi produire des cascades de notes qui déferlent sur nous, c’est en ne souriant quasiment jamais, ou seulement par brefs instants. Non pas qu’ils prennent leur musique trop au sérieux. Simplement, ils s’effacent derrière elle.


C’est un peu le paradoxe de ces films : à l’inverse de certains autres concerts à emporter, c’est dans le son et dans les yeux des gens croisés que vous y verrez la joie, pas spécialement sur les visages d’Heather et Jeremy.

Pourquoi nous n’invitons que rarement des spectateurs, parce que nous attendons que la musique attire ceux qui n’avaient pas demandé à la rencontrer. C’est ici, plus que jamais, vrai. On devrait lancer les Square Sessions, tous les dimanches, avec des enfants.