La Blogothèque

Day One, deuxième époque

“Tout le monde parle du syndrome du difficile second album, dans notre cas c’est amusant…”

Pendant l’hiver 99, je vivais en colocation avec (notamment) un couple germano-brésilien. A la maison, le seul disque qui faisait vraiment l’unanimité était bizarrement Ordinary Man , le premier album de Day One , pas encore sorti, que j’avais en pré-cd (pochette en carton, sans beaucoup d’autres indications que le nom des chansons). On y entendait une Angleterre métissée, la voix désinvolte d’un grand frère laid-back à Mike Skinner (The Streets , encore inconnu) raconter des destins ordinaires, des tranches de vie pas très épaisses sur fond d’un hip hop acoustique. L’époque était encore un peu dominée par la scène de Bristol et leur drôle de mélancolie qui, par la force des choses et de la mode, était presque devenue sexy.

Rappelez vous le trip hop, le label Cup Of Tea (Receiver, Monk & Canatella, Grantby ) et surtout la maison de disques fondée par Massive Attack , Melankolic, au catalogue intéressant (Alpha, Day One ) et au slogan imbattable : “glad to be sad”. A côté des grands frères, le jeune duo de Day One (Phelim au micro et Donni pour le reste) semblait être des joyeux lurons. Normal, ils étaient heureux de sortir un disque, ils s’étaient battus pour, avaient galéré, s’étaient payé une Groovebox grâce aux heures de plonge passées dans les restos de Bristol.

Alors voir son premier album salué par le Village Voice ou devenir disque du mois des gazettes musicales, ça donne du cœur à l’ouvrage.

Lors de leur première tournée (2000), leurs concerts étaient décevants, approximatifs, manquant de présence (les pas de danse maladroits de Phelim en guise de jeu de scène) mais ça importait peu, on sentait qu’ils apprendraient sur le tas. Après les avoir rencontrés à Paris, je les avais retrouvés au Printemps de Bourges complètement bourrés et je les avais accompagnés un peu jusqu’à ce que l’un essaye de me taxer du fric. Des gars sympas.

Puis rien. Melankolic a fait faillite. Malgré le soutien des Inrocks (qui avaient programmé le groupe à leur festival), Day One était aux abonnés absents. Jusqu’à ce que l’année dernière, le Japon ait droit à la primeur de Probably Art , ce maudit deuxième album. La maison de disques anglaise One Little Indian a ensuite signé les deux Bristoliens… Day One n’est plus un groupe fantôme. Je les ai même revus à Paris. Scoop : Phelim et Donni ont vieilli ! Méthode Coué ou pas, ces récents pères de famille assurent ne rien regretter de leur parcours heurté et en avoir profité pour s’endurcir. “Ça a été une lutte pour nous deux ! On avait un méga contrat avec une grosse maison de disques, on tournait dans le monde entier… et soudainement on n’avait plus rien. On est reparti du point de départ, quand on manquait d’argent et que personne ne nous appelait de la journée. Ça nous a permis de retrouver le sens des perspectives “.

Quiconque jettera une oreille sur Probably Art pourra le constater : sa pop rythmée aux arrangements chiadés aurait pu sortir… il y a sept ans. Ça n’en fait pas un album démodé (ou alors on devrait tous préférer Justice à Skip James , ce qui n’aurait aucun sens), disons qu’il s’inscrit déjà dans un passé proche. Figure d’ailleurs en guest Will I Am, le leader des méga pénibles Black Eyed Peas , un featuring datant d’avant le succès de son groupe et de sa chanteuse nourrie aux hormones de poulet (coïncidence : on retrouve d’ailleurs Will I Am à côté de Day One dans le podcast de Libé Labo).

« Quand on en a eu fini avec Melankolic, ce deuxième album n’était pas fini » , expliquent les deux compères. « On ne le considérait pas comme un album, c’était alors une collection de douze chansons » . Les mêmes que sur Probably Art tel qu’il est maintenant conçu ? Eux restent volontairement flous. Normal, ils n’ont pas envie qu’on les croit en train de nous refourguer du réchauffé. Même s’ils positivent à mort, ils ont tout de même un statut de pseudo-miraculés. Après l’accident industriel de Melankolic, Phelim et Donni racontent s’être perdus de vue pendant un an avant de se remettre à travailler ensemble. Il semble que le rôle du producteur Mario Caldato Jr, le pote des Beastie déjà aux manettes pour Ordinary Man, a été crucial vu qu’en les rappelant au moment où ils n’avaient plus rien, il a servi de “catalyseur” , leur redonnant espoir et crédibilité. Il a aussi rafraichi un peu les vieilles bandes (sur lesquelles on trouve des musiciens comme Joey Waronker, batteur pour Beck, ou le scratcheur fou Mixmaster Mike) pour qu’elles sonnent plus contemporaines.

Voilà, les Day One ont une seconde chance. Ce serait con qu’ils la manquent et retrouvent l’anonymat. En même temps, ils racontent que les galères les fortifient…