La Blogothèque

Crammed Discs Session

Parenthèse enthousiaste dans la vie de Strasbourg-Saint-Denis, le Mahala Rai Banda a fait ce qu’il sait : faire danser les poissonniers.


Une fanfare roumaine glisse le long d’un profond corridor carmin éclairé par touches ténues. Sur un canapé, seul contre le mur, un jeune père assis donne le biberon à son fils. Dehors, au-delà de l’encadrement des deux battants, Paris brouillonne sous un ciel bas. Que des nains de cirque se soient mis d’un coup à apparaitre de trappes au sol, que des montreurs d’ours aient surgi du vestiaire, que des bonimenteurs dissimulés dans les recoins se soient mis à nous suivre, ils n’auraient pas déparé. La scène est quasi lynchienne. Le Mahala Rai Banda entame sa soirée dans les rues de Strasbourg-Saint-Denis comme on entre en piste, attrapant les clients des bars, les coiffeurs afro, les badauds, les danseuses, brisant le rythme du quartier de ses cuivres et de sa caisse claire dès sa sortie du New Morning.

A la sortie du passage Brady, à l’angle de chez Jeannette, il y avait deux plantons en faction. Derrière eux, la rue d’Enghien et son QG électoral surprotégé. Ils se sont mis à nous suivre, d’un pas bonhomme. Nenelle les a quasiment pris avec lui, leur glissant notre flyer, et eux de demander quand cela sera en ligne. Dans cette rue du Faubourg-Saint-Denis, luisante après l’averse, vivante comme peu d’autres dans la capitale, les Roumains se sont fait plaisir.

A quelques mètres, l’heure de l’apéro était arrivée au Sully, plus haut, les Parisiens faisaient leur dernières courses dans les commerces, humant la tomme de Savoie ou la charcuterie faite maison.

Usant de traduction partielle, riant avec eux, nous leur avons expliqué qu’il n’avait qu’à jouer comme bon leur semblait, et ils se sont révélés inarrêtable. Comme un jouet mécanique dont le ressort aurait trouvé le mouvement quasi perpétuel, ils ont repris encore et encore leurs thèmes. Dans cette déambulation de fin d’hiver, on y a vu danser, pris par les soubresauts des airs. La fanfare est rentrée dans les troquets, a fait cercle autour d’un poissonnier, d’une jeune femme déchaînée, de grands yeux étonnés dévisageaient ces têtes rayonnantes.

Dans l’emportement de l’instant, les Roumains sont entrés dans un supermarché. Il fallait les voir, ces clients, ces caissières, ce petit monde ravi devant ces musiciens passant entre les cabats et les tapis de caisses. Nous aussi, nous étions hilares de joli coup de hasard, de cette mince part d’effronterie faite ce soir-là.

Puis comme dans un songe, la fanfare a repris le corridor en sens inverse, la musique s’est tue, le dérèglement un peu fou du quartier a cessé. Les portes se sont refermées.


Nous avons attendu longtemps, très longtemps, au milieu d’un réduit qui n’était pas fait pour ceux qui les occupaient. En bas, un orchestre classique répétait. On entendait les violons s’accorder jusqu’à l’entrée de la loge, dans cet espace vide, où l’on verra un vieil homme, lentement, s’accroupir. A côté, dans une loge aux allures de vestiaire abandonné, il y avait un village.

Il y avait tant de femmes, assises en rond sur des chaises, certaines par terre, sur des tapis posés à l’improviste, qui babillaient, hurlaient, sermonnaient la gamine, sermonnaient le guitariste, se passaient colliers et tuniques. Il y avait quelques hommes qui ne disaient rien, qui bougeaient à peine, si ce n’est le guitariste qui deviendra notre guide dans cet univers compressé que nous visitions brièvement.

Nous avons expliqué que nous allions filmer, qu’il allait falloir qu’ils jouent là, contre des casiers salis par des années d’autocollants posés ça et là par de jeunes groupes de rock, dans cet espace minuscule, au milieu des débris de chips. Puis nous avons attendu. Les femmes se sont encore plus agitées, et elles n’étaient jamais prêtes. Nous allions jouer un morceau dans des conditions difficiles, mais il fallait qu’elles soient parfaites.

Les hommes ont attendu calmement, turban sur la tête, tunique sur les épaules, instruments en main, qu’elles se préparent, qu’elles se maquillent, posent tous leurs apparats. Ce fut long, très long, et sans prévenir, la musique a commencé. Et nous n’étions plus dans une loge.

A côté de cet espace, il y avait une autre loge, réservée pour un violoncelliste d’envergure. Elle semblait sortie de l’époque de Jacques Chancel : le confort y était plus grand, mais le décalage plus fort encore. Le violoncelliste passa, ne dit mot, sourit. Puis sa manageuse intervint, c’est à cause d’elle que l’un des musiciens, à la fin, indique aux autres qu’il faut s’arrêter là. Ce fut plus court que prévu. Mais la musique hypnotique des Tartit avait effacé les minutes comme elle s’était approprié l’espace.