La Blogothèque

Cinq fois Steve Reid

J’aimerais vieillir comme Steve Reid, pouvoir dire à 63 ans que tout ce que j’ai fait est moins important que ce qu’il me reste à faire. Batteur aux mille vies, de celles qu’un scénariste n’oserait pas inventer, compagnon de session de Miles Davis ou Sun Ra, il tente depuis deux ans de réinventer une nouvelle fois son jazz, cette fois grâce à Kieran Hebden, alias Four Tet. Le vieux sage et le disciple surdoué ne font plus qu’un, lancés hors piste comme si le monde explosait demain, enchevêtrent rythmes premiers, crépitements électroacoustiques et microvariations mélodiques, toujours menés par le simple plaisir de jouer ensemble.

Et comme il n’y a rien de pire que la routine une fois passée l’euphorie de la rencontre, les deux frères de son ont retrouvé cette année les autres musiciens du Steve Reid Ensemble au Sénégal, à Dakar, pour improviser Daxaar , une rare réussite de fusion entre electro et afro-jazz. Autant de chemins parcourus méritaient bien un retour sur cinq étapes qui ont fait avancer Steve Reid.

La première batterie

Je me rappelle que je ne pouvais pas m’acheter une batterie, donc j’ai dû en louer une. Je crois que c’était dix dollars pour le week-end. Il y avait une énorme grosse caisse avec un paysage peint dessus et une lampe à l’intérieur, qui clignotait quand on tapait. C’était très étrange, très bizarre. Mais je me rappelle que j’étais le plus heureux du monde quand je l’ai eue, j’avais 15 ans à peu près. Puis finalement j’ai réussi à avoir ma propre batterie quelque temps après.

Art Blakey

Le deuxième moment spécial pour moi, c’est quand j’ai entendu Art Blakey and the Jazz Messengers, live! J’étais au lycée, et ils jouaient dans une salle de bal à Harlem, là où Malcolm X a été tué par balles [[l'Audubon Ballroom]]. Ce soir-là, c’était Art Blakey et les Jazz Messengers et le Fats Green calypso orchestra [[si quelqu'un a une information sur ce groupe je suis preneur]], qui était un groupe avec des steel-drums. C’était comme ça à l’époque, les groupes de jazz jouaient avant tout pour faire danser les gens. C’est la première fois que j’ai vu Art Blakey sur scène, et à partir de ce moment-là, j’étais hypnotisé.

Martha Reeves

J’ai eu la chance de travailler avec beaucoup de musiciens géniaux au fil des années, mais ma rencontre avec Martha Reeves and the Vandellas, qui étaient chez Motown, reste vraiment à part. J’étais encore au lycée, et les groupes noirs de Motown ne pouvaient pas jouer dans les salles habituelles, alors ils allaient dans les écoles et les lycées et organisaient des soirées. Ils sont venus dans mon lycée, mais il y avait une tempête ce soir-là et leur batteur n’est pas arrivé à temps… Martha a demandé si quelqu’un était capable de le remplacer, et on lui a dit que je ferais l’affaire… Et je l’ai fait! Ça m’a permis de participer, un peu après, aux sessions de Heat Wave [[(Love Is Like a) Heat Wave ]] et d’autres morceaux comme Dancing in the Street . Aujourd’hui Martha Reeves est élue au conseil municipal de Detroit… Je l’aime bien, j’ai appris beaucoup de choses sur le business de la musique avec elle.

No control

Mon voyage en Afrique dans les années 60] m’a beaucoup marqué… J’ai joué avec Fela Kuti et [Guy Warren, un batteur du Ghana avec qui je suis resté ami. Mais tout le monde me demande de parler de tel ou tel musicien que j’ai croisé et je n’aime pas ça, j’aime seulement dire qu’ils se donnaient tous à 200% chaque soir, à chaque concert. C’est la seule chose qui compte, parce qu’on ne sait jamais quel sera le dernier concert; personne ne contrôle sa vie, même pas sa prochaine respiration. Comme tu vois je suis un anticontrol freak! Ma philosophie c’est de rester en rythme avant toute chose, de bouger avec l’amour et les sentiments, de penser aux gens. La musique est à l’opposé de l’égoïsme, elle apporte de la solidarité, de l’entraide dans la vie. Quand je pense à tout ça… Il y a eu aussi de grands moments avec Charles Tyler, qui était un fabuleux saxophoniste. Il m’a appris beaucoup de choses sur l’improvisation, une dimension qui manque beaucoup à la musique depuis quelques années je trouve. Improviser, prendre sa chance, celle de faire quelque chose de différent. Quelqu’un m’a montré il y a quelque temps une photo de Charles Tyler et moi prise il y a 37 ans… J’en ris encore!

Paris

C’est toujours un moment particulier dans la vie d’un musicien. Tu sais la musique serait morte si beaucoup de gens, comme Albert Ayler ou même Coltrane, n’avaient pas eu la chance de venir ici pour jouer. L’influence de cette ville a été très importante, surtout dans le jazz, pour garder la musique vivante. Aux États-Unis les choses sont motivées par le commerce, et si tu ne fais pas de la musique populaire… Mais toutes les musiques ne peuvent pas être aimées par tout le monde, c’est comme des empreintes digitales: c’est différent pour chacun. Je n’aime pas croire qu’il y a une musique que tout le monde peut aimer, doit aimer. Le menu doit être diversifié. Regarde nos gosses, ils écoutent ce qui sort de la radio ou des chaines musicales, rien d’autre… Et c’est là que le jazz et le hip-hop des débuts sont essentiels, parce que ça remet la musique dans la rue, les gens dans la rue, et c’est ce dont nous avons besoin: que les gosses puissent entendre autre chose. Je pense que cet esprit revient avec internet… Les festivals ont aussi un rôle à jouer dans tout ça, parce que les maisons de disques ne sont plus capables de diffuser la musique, tout ça a disparu, elles n’ont plus de connection aux racines, elles se sont perdues dans le business. Il faut diffuser la musique partout, et c’est pour ça que j’aime les festivals, parce qu’ils offrent les vibrations directement au public. Je pense que ça va être l’une des clés de la musique dans le futur. Les disques ne se vendent pas mais les musiciens travaillent toujours beaucoup, donc il y a quelque chose qui s’est déconnecté… On verra… Il ne faut jamais oublier que la seule chose vraie, c’est jouer!