Economie Eskimo , par Pacôme Thiellement
Tout d’abord, ne pas se détourner. Certes, ce livre est sous-titré Le Rêve de Zappa et n’intéresse à première vue que les fanatiques du moustachu. Si on ne fait pas partie de cette catégorie et qu’on associe volontiers Zappa à un mélange de prétention et de virtuosité, on est à deux doigts de refermer le livre. Sauf que Thiellement tient davantage du philosophe esthète, cultivé et partageur, que du fan obtus et que, des eskimos aux Residents en passant par Nabokov et Lewis Carroll, on peut très bien suivre son périple intellectuel sans écouter une seconde de You Can’t Do That On Stage Anymore . On se risquerait même à penser que ce livre est avant tout un précis de navigation à l’usage de celles et ceux qui n’écouteront jamais les oeuvres de l’homme dont “la vie n’est sinon pas très édifiante “.
Lewis Carroll prévient ainsi petites filles et lecteurs (et tout lecteur de Lewis Carroll est, en puissance, une petite fille) : il ne s’agit pas d’apprendre à s’adapter au monde des adultes comme dans n’importe quel livre dégueulasse de propagande et qu’on appelle parfois contes pour enfants, mais de savoir lui résister. Les livres de Lewis Carroll sont des ouvrages sérieux, à mi-chemin du traité stratégique et de l’art d’aimer, destinés aux petites filles pour les former comme une armée efficace pour le rétablissement de l’ordre des fées. Lewis Carroll à sa manière a confectionné des livres qui sont des armes contre un monde inacceptable.
Sur le rock , par François Gorin
Si on ne devait en garder qu’un, ce serait certainement celui-là. Parce que ce fut le premier à en parler de cette
manière, parce que ce fut le premier à nous
parler. Alliant l’intime et l’universel, l’anecdotique et le signifiant, l’eschatologique et le témoignage, Sur le rock
n’est pas la confession d’un “enfant du rock”, encore moins la lamentation nostalgique d’un rocker sur le retour mais un testament personnel, un regard sur des back pages
que nous avons tous arpentées.
La rumeur satisfaite mugit que tout est rock et que rock n’est plus rien. Mais veut-on encore croire à ce qu’on dit “aimer” ? Exiger du rock qu’il demeure à hauteur d’homme, n’est-ce pas le condamner ? Non : c’est ainsi qu’on voit ce qu’il nous donne de plus.
Edie – New York Sixties , par Jean Stein
Elle est la “Edie S.” mentionnée dans le “Starlight” de l’hommage musical que Lou Reed et John Cale rendent à Andy Warhol en 1990. Elle est aussi peut-être l’inspiratrice des paroles amères de Dylan dans “Like A Rolling Stone”. Ici, intimes, amis ou rencontres d’un soir parlent d’elles et se passent la parole, entre choeur et veillée funèbre. C’est tout le New York des sixties
qui défile : Warhol et son clan de la Factory, John Cage, Nico, Patti Smith, Robert Rauschenberg, Norman Mailer, Truman Capote, Allen Ginsberg,
Jasper Johns, etc. et parfois Edie elle-même. L’arbre généalogique de la dynastie Sedgwick situé au début du livre permet au lecteur de ne pas se perdre dans tous ces héritiers qui portent parfois le même prénom à quelques générations d’intervalle – on est dans une “grande famille” et les tragédies anciennes continuent de peser au fil des années.
NORMAN MAILER :
On lui offrit un rôle dans ma pièce, The Deer Park, et elle fit un essai qui ne se révéla pas fameux. Il se trouve qu’elle avait une sensibilité exacerbée et torturée, une sensibilité d’actrice de cinéma. Se donnant à fond dans chaque phrase, chaque mot, chaque pensée, elle ne se répétait jamais. De toute évidence, elle n’avait aucune expérience de la scène, et mettait tant d’elle-même dans chaque réplique, qu’elle n’aurait pas tenu plus de trois représentations. Et quand nous lui avons dit qu’elle ne pouvait faire l’affaire, ça n’a pas semblé l’abattre : sans doute se doutait-elle que c’était impossible.
Free Jazz Black Power , par Philippe Carles & Jean-Louis Comolli
Probablement le seul ouvrage en français consacré à la Fire Music qui soit digne de son sujet. Publié pour la première fois en 1971 chez Champ Libre, réédité en 79 et enfin en 2000 en Folio Gallimard pour la présente édition, il ne se contente pas d’être une simple chronologie du jazz mais une somme qui s’attache, sur les modes historique, économique et culturel, à étudier l’art et la vie des musiciens noirs américains. On y découvre ainsi comment certains critiques, maisons de disques et musiciens ont toujours cherché à gommer le champ politique du jazz en tant qu’expression artistique des Noirs et que le free n’a été qu’une juste réappropriation. La justesse de l’analyse – notamment dans la partie “Fragments de free” sur les frictions entre thème, instruments, improvisation, rythme, Afrique, exotismes, etc -, les témoignages de musiciens (extraits d’interviews de Marion Brown, Archie Shepp, Albert Ayler, Milford Graves, etc. dans Jazz Magazine ) et une discographie parfaite en fin de volume en font un livre nécessaire.
Extrait de la dernière partie “Musique/Politique” :
L’investissement progressif des formes du jazz – et leur constitution en normes référentielles – par idéologie et
Klever Kaff , par Ian Jack
L’un des défis non avoués de cette sélection était d’éviter de mentionner un ouvrage édité par Allia : non par snobisme ou par antipathie mais parce qu’il aurait été un peu facile de vanter un travail d’édition, par ailleurs admirable, qui est largement connu aujourd’hui (si ce n’est pas le cas, précipitez-vous sur leur site). Les voyages en train permettent de lire et par exemple de découvrir Klever Kaff , soit la cantatrice anglaise Kathleen Ferrier racontée par Ian Jack, directeur de la revue littéraire Granta (dans laquelle ce texte a été pour la première fois publié). Sa vie a déjà fait l’objet de deux biographies en langue anglaise (dont l’une rédigée par sa soeur Winifred, gardienne pointilleuse de sa mémoire jusqu’à sa mort) mais rédigées sous le coup de l’émotion liée à son décès prématuré. L’étude de ses agendas et de sa correspondance conservés par la bibliothèque de Blackburn, sa ville natale, a permis à Ian Jack de présenter une vision à la fois plus détachée et plus précise d’une femme qui devint cantatrice sur le tard et qu’on a souvent présenté comme la plus grande chanteuse britannique du XXème siècle. Allia nous gâte encore et on n’écoutera plus jamais Das Lied von der Erde de la même manière.
Qu’y avait-il en elle qui répondait si fort, quasi charnellement, à une musique que, selon Bruno Walter, “les hommes écrivent dans des moments de solennité et de dévotion” ? Quelques-uns, mais pas ses intimes, ont cru que sa jovialité était un déguisement. Ronald Duncan, qui a écrit dans le livret du
Lucrecia de Britten et l’a rencontrée plusieurs fois durant la production de 1946, pensait que les larmes n’étaient jamais loin de ses yeux, provoquées “non seulement par un mariage malheureux, mais par un besoin d’amour que la vie ne pouvait satisfaire”.





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