La Blogothèque

Des riffs et des lettres (V)

N’en déplaise à certains, la musique, ça se lit aussi. Sorti en 2002 chez Reynolds & Hearn, Songs That Saved Your Life de Simon Goddard évoque (et quoi d’autre ?) la carrière des Smiths, petit combo mancunien un peu mésestimé.

Encore une bio écrite par un journaliste enamouré du Moz, allez-vous me dire. Point. L’ouvrage de Simon Goddard est une lecture hautement recommandable pour deux raisons.

La première est que Goddard a eu un allié de poids en la personne de Mike Joyce, qui signe la préface – préface qui contient des fulgurances involontairement comiques, comme ce passage où Joyce, visiblement ému, assure que son plus grand regret est de ne jamais avoir vu les Smiths sur scène…

La présence rassurante de Joyce est un atout majeur. Voilà des années que je pense que la personne la mieux placée pour parler d’un groupe est le batteur. Nécessairement séparé des autres par son matériel, placé en retrait sur scène, ne voyant de ses comparses que des culs qui se dandinent, le batteur est celui qui détient la vérité. Vous voulez tout savoir sur les Beatles , ou les Stones , interviewez Ringo et Charlie Watts. Le batteur vous révèlera d’autant plus facilement l’envers du groupe que c’est la seule chose qu’il puisse voir, contrairement à vous. Je suis effaré de constater que l’on s’intéresse si peu aux batteurs. Il faut que cela change et je compte m’y employer ces prochains mois.

Deuxièmement, le véritable tour de force (en anglais dans le texte) de Simon Goddard est d’avoir organisé sa monographie de la manière la plus inattendue qui soit : 82 entrées (on hésite à dire chapitres), soit la somme complète des morceaux répétés, créés et/ou enregistrés par les Smiths. Par quel meilleur bout prendre la carrière d’un groupe que par ses chansons? On apprend, par exemple, que « Jeane », cinquième chanson créée par les Smiths , fut enregistrée en juillet 1983, à l’Elephant Studio de Londres, produite par Troy Tate (pour ceux qui l’ignoraient) et qu’elle sortit comme b-side de This Charming Man en octobre de la même année.

Tout ceci sent son geek smithien à plein nez, me direz-vous. Oui, mais la note ne s’arrête pas là. Pour chaque chanson, Goddard, qui connaît son sujet, dépeint, d’une plume alerte, les conditions qui amènent à son élaboration, les versions successives, les références cinématographiques et littéraires peu ou pas évidentes du texte. C’est surtout, à chaque fois, l’occasion d’évoquer, en filigrane, les relations artistiques et personnelles entre les différents membres à ce moment précis de la carrière du groupe, leurs liens avec la production, l’intervention de cette dernière, leurs rapports avec la maison de disque et les médias. Est ensuite évoquée la vie de chaque chanson sur scène (vous saviez, naturellement, que « The Headmaster Ritual » fut joué pour la première fois le 27 février 1985 au Chippenham Golddiggers) et ses éventuels passages télévisuels.

Il se dégage de la lecture de cette somme, érudite mais nullement prétentieuse, un portrait extraordinairement vif de ce groupe qui ne compta pas vraiment pour du beurre dans la vie de bon nombre de musiciens comme de simples amateurs de musique et dont je ne suis qu’un parmi la multitude. Nullement polémique, évitant les jugements à l’emporte-pièce, laissant à chacun l’opportunité de s’exprimer, Simon Goddard trace mieux que personne, par petites touches, une splendide biographie. On y sent mieux que jamais le rapport extrêmement névrotique de Morrissey au management, un jeune homme jaloux et inquiet de ne pas voir l’œuvre d’une vie anéantie par des aigrefins. Un homme aussi arrogant que maladroit, qui signifia son renvoi momentané (pour abus de stupéfiants) à Andy Rourke, le bassiste, d’un mot griffonné déposé sur les essuie-glaces de sa voiture : « Andy, you’ve just left the Smiths « , qui fit encore plonger davantage le jeune Rourke dans la dope.

On y apprend aussi, enfin, et pour finir, quels furent les derniers mois crapoteux de ce groupe qui avait tutoyé les cimes ; on y croise un Marr vindicatif et désespéré par le manque de communication, un Morrissey préférant la morgue à l’anéantissement après le départ de son guitariste, un Joyce et un Rourke à peu près aussi dépassés par les événements que le staff de Rough Trade ; la grâce rattrapée par la boue – et surtout le ridicule.

Nullement hagiographique, Songs That Saved Your Life s’adresse à tous ceux que la musique et comment elle se fait, passionne. Et pour en percer les mystères, les livres sont encore ce qui se fait de mieux.

P. 158 : à propos des choeurs sur « Bigmouth Strikes Again »

Cette drôle de voix, comme sous hélium, avait été obtenue en filtrant la voix de Morrissey par le biais d’un harmoniser (permettant de la faire monter d’un octave). Ces choeurs furent portés au crédit d’une certaine « Ann Coates » (en référence au district mancunien d’Ancoats). Dans la liste finale des pseudonymes, figurait celui proposé par Joyce, « Sally Ford » (en référence à Salford) comme alternative. L’attachée de presse, Pat Bellis, allait quant à elle s’inspirer des paroles de la chanson pour trouver le nom de son alter-ego photographique : « Jo Novark » (Joan of Arc).

P. 257 : Marr vient de quitter le groupe

« Morrissey avait besoin du groupe plus que quiconque », dit Joyce, « Je ne pense pas qu’il était mûr pour une carrière solo, absolument pas. » Rourke évoque quant à lui la détresse du chanteur : « C’était sa vie. Nous, on avait une vie privée, pas Morrissey. Il était dévasté, vraiment dévasté. Mais bien sûr, il n’était pas le seul. »

Stephen Street, le producteur, fut également choqué par la nouvelle, mais, comme certains membres de l’entourage, pensait alors que la décision de Marr n’était qu’une bouderie momentanée : « Geoff Travis (patron de Rough Trade) m’a appelé et annoncé la nouvelle. Honnêtement, je n’y ai pas cru. Je pensais que c’était juste une fâcherie, que dans six mois leur querelle serait réglée et qu’ils rejoueraient ensemble. Mais au fur et à mesure, il devint left>de plus en plus clair que tel n’allait pas être le cas. » Rourke était plus réaliste : « Si Johnny avait fini par changer d’avis et s’était pointé en disant, ‘OK, allez, on s’y remet’, nous aurions tous su que ce n’était pas de gaité de coeur et que ça se serait cassé la gueule de toutes façons. C’était fini. Quand un élément aussi essentiel d’un groupe, comme pouvait l’être Johnny, décide de jeter l’éponge, ben … voilà, tu ne peux pas faire briller de la merde, hein ? »