La Blogothèque

Life is a Stream : une interview de Chuck Perrin

C’est en juillet 2005 que j’ai eu la révélation. Je me baladais dans les allées d’un célèbre disquaire du boulevard Saint-Michel quand j’entendis les premières notes de Life Is A Stream , premier album de Chuck and Mary Perrin, qui venait d’être réédité chez Rev-Ola. Depuis, Life Is A Stream , avec sa jolie pochette, fait partie de mes disques de chevet. Il ne se passe pas un mois sans que je ne l’écoute. Voilà une petite merveille, un petit bijou de pop à deux voix, aux arrangements aériens et subtils. Un frère et une sœur, dont les voix se complètent à merveille, qui déboulent de nulle part avec leurs poignées de chansons très inspirées par la musique folk, le tout agrémenté d’arrangements classieux, assez loin du versant hobo. Dès l’écoute, un classique, agrémenté, comme c’est souvent le cas chez Rev-Ola, de bonus tracks contenant de véritables perles, comme “What Am I Doing Here” ou “Some People Know How To Live”. Intrigué par cet OVNI, je me mis en quête de Chuck dès l’été 2006. Le bonhomme s’avéra aussitôt disponible et touché par mon enthousiasme. Finalement, à l’été 2007, j’avais l’honneur d’interviewer un type juste formidable :

Chuck, comment commence cette histoire ?

– Le 18 juin 1946, jour de ma naissance, à South Bend, dans l’Indiana. Mon père était alors étudiant à l’université de Notre Dame et j’ai pour ainsi dire grandi sur le campus où nous habitions d’anciennes casernes reconverties en logements pour les étudiants mariés.

Mary et toi n’avez que quelques années d’écart. J’imagine que votre complicité date de cette période ?

Je suis l’aîné d’une famille de 12 enfants. Avec autant de frères et sœurs, tu tends naturellement à développer une certaine forme de camaraderie (en français), de complicité et de sens communautaire. Dès son plus jeune âge, Mary a montré un intérêt surprenant pour la musique, tout comme moi, ce qui a contribué naturellement à nous rapprocher encore. Elle avait par surcroît la grâce d’être pourvue d’une voix magnifique et d’un sens harmonique certain.

Comment se déroulait la vie de famille ? Tes parents jouaient-ils d’un instrument ?

En fait, bien qu’aucun de mes parents ne soit musicien – mon père était un acteur amateur et adorait s’exprimer en public ; il a fait quelques apparitions dans quelques productions théâtrales locales – l’écoute de la musique faisait partie intégrante de notre éducation. Je me souviens avoir été confronté à une incroyable variété de sons, de la musique populaire, de la country, Broadway, du classique, du jazz… l’explosion des radios et de l’industrie du disque, accompagnés par l’émergence de la télévision y étaient pour beaucoup.

La musique est donc entrée très vite dans ta vie.

Oui, par l’intermédiaire de l’énorme poste de radio qui trônait dans notre salon. Puis, quand mes parents ont fini par acheter une télé, en regardant, comme à l’office, “Your Hit Parade”[[Cette émission, diffusée de 1950 à 1959, faisait un point hebdomadaire sur les ventes de disques, les meilleures ventes venant interpréter leur chanson en play-back]].

Quels furent tes premiers disques favoris, les premiers artistes qui t’ont touché ?

Je suis, très jeune, tombé sous le charme d’un 33 tours de mes parents, un disque de Les Paul et Mary Ford . J’étais fan de Louis Prima et Kelly Smith … et de Ray Charles . The Ballad of Davy Crockett fait partie des chansons que je chantais régulièrement lorsque j’avais 8 ou 9 ans. J’adorais le folk du Kingston Trio (Tom Dooley). Le premier disque que je me rappelle avoir acheté avec mes propres sous était Handy Man de Jimmy Jones , en 1959. J’avais 13 ans. Mais ma chanson préférée de Jimmy Jones, “Good Timing”, n’est sortie que l’année suivante.

Quand t’es tu offert ou fait offrir ta première guitare ?

Ma mère adorait le son de ces guitares hawaïennes que l’on pose sur ses genoux. Ca lui semblait très exotique. Alors quand j’ai été en âge de prendre quelques leçons de musique (soit vers 12-13 ans), c’est l’instrument que j’ai choisi. Puis j’ai commencé à m’intéresser plus particulièrement à la folk et … j’ai eu une guitare acoustique pour Noël, une Silvertone , achetée chez Sears.

Et Mary ?

Elle a commencé vers le même âge, en prenant des cours d’orgue.

Comment vous est venu l’idée de jouer ensemble ?

En 1963-64, durant mes deux dernières années de lycée, je me produisais dans deux ou trois groupes où l’on jouait des chansons folk traditionnelles ainsi que des reprises du Kingston Trio et de Peter, Paul & Mary . Ma soeur avait l’habitude de venir me voir répéter ou jouer. C’est alors que nous avons commencé à travailler nos harmonies vocales ensemble et que je lui ai donné quelques leçons de guitare. Et c’est comme ça que nous avons composé nos premières chansons.

Comment se passait cette phase de création ?

En règle générale, la musique et les paroles tendaient à se développer simultanément. Parfois c’était une mélodie ou un texte qui finissait par donner une chanson complète.

Est-ce que je me trompe en disant que “Dedications”, écrite par Mary, fait partie de ces chansons dont le texte à été écrit avant la musique ?

Bravo pour ta perspicacité, c’est en effet le cas. c’est un texte très personnel de Mary.

C’est vers cette époque que tu as fait un petit tour en France, si je ne m’abuse ?

Je suis arrivé à Angers en 1966, pour y étudier à l’Université Catholique de l’Ouest dans le cadre de ma deuxième année d’études universitaires. J’ai donc eu la chance de pouvoir voir et écouter la musique de Georges Brassens, comme des popstars de l’époque : Michel Polnareff, Johnny Holiday (sic), Françoise Hardy ou Jacques Dutronc. En fait, je passais tous mes week-ends et mes vacances à arpenter les rues de Paris, avec ma guitare, où je faisais la manche pour me faire un peu d’argent de poche…

Pour un étudiant américain, fan de folk music, se retrouver face à quelqu’un comme Brassens a du te laisser perplexe ? J’aurais tendance à le lier à Pete Seeger, peut-être parce que mon père écoutait autant l’un que l’autre quand j’étais gamin.

J’adore le style poétique de Brassens et surtout la manière qu’il avait d’interpréter ses chansons. Mes préférées demeurent “Le Parapluie” et “Je m’suis fait tout petit”. Je souscris à la comparaison avec Seeger, pour le côté figure paternelle, mais à mon sens, Georges est vraiment quelqu’un d’unique et typiquement français.

Parle-nous de cette photo de toi prise à cette époque où tu joues de la guitare dans le métro.

Elle a été prise par un parfait inconnu qui me l’a gentiment envoyée. Je l’ai gardée toutes ces années et j’ai fini par la mettre sur mon site car elle me semble illustrer à merveille la manière dont ma musique a voyagé.

Quand as-tu commencé à jouer avec Mary ?

En fait, nous avons commencé à jouer tous les deux devant les amis et la famille lors des soirées que mes parents organisaient. J’ai ensuite ouvert un petit café, le Webster Last Word, à l’été 1966, afin d’avoir un endroit où nous pourrions nous produire professionnellement.

J’ai cru comprendre que vous avez rapidement eu un manager ? N’était-ce pas un peu effrayant ?

En fait non : au départ, nous n’avions pas de manager. Nous avons enregistré et sorti nos premiers disques sur notre propre label, à des fins de promotion. Ce n’est que quatre ou cinq ans plus tard que nous avons attiré l’attention d’un petit producteur de Chicago, Peter Wright, qui nous a permis de sortir Life is a Stream sur son label, Sunlight.

Quelles étaient vos relations avec lui ?

Plutôt bonnes. Il croyait vraiment en nous et nous soutenait. Mais cela m’importait peu, je crois. Je pense encore aujourd’hui qu’en dernier ressort, nous étions suffisamment confiants pour aller de l’avant.

C’est dans un magasin de disques que j’ai découvert Life is a Stream , qu’un vendeur avait placé en écoute. Je ne m’en suis toujours pas vraiment remis et, à chaque fois que je fais découvrir cet album à des amis, les réactions de ces derniers sont souvent les mêmes que les miennes : “C’est vachement bien ! Qui c’est ? D’où ça sort ? ” Et une fois la pochette en main : “Comment a-t-on pu passer à côté de ça ? ” Tu as une réponse à cette question ?

Si seulement je pouvais te répondre ! Cette façon qu’a la musique de se répandre et de toucher ses auditeurs est un vrai mystère. Jusqu’à il y a une dizaine d’années, ça dépendait pour une large part de l’argent dépensé pour la promouvoir. Mais avec l’émergence de l’Internet et la mort programmée des grosses maisons de disques, des radios et des revendeurs, cela dépend essentiellement de l’enthousiasme des auditeurs, de leur capacité à passer le relais et à partager leurs coups de cœur.

Je suis particulièrement frappé par la qualité de l’orchestration du disque. Comment une maison de disques pouvait-elle faire un tel pari sur le premier album de deux jeunes folk-singers peu ou prou inconnus ?

En fait, ces orchestrations sont une idée de Peter Wright. Mary et moi étions plutôt partants pour un disque plus dépouillé, mais nous avons fini par apprécier la créativité et le caractère unique de ces arrangements.

Excuse-moi par avance de mon ignorance, mais qui est Jeff Johnson ? Il a écrit deux chansons magnifiques sur l’album : “Life is a Stream” et “Corrine”, un classique.

Jeff était un copain à moi, à l’époque où j’étais à l’université de Notre Dame. Il est mort en 1976.

Pour en revenir à l’album, comment a t-il été reçu ?

À part dans certains endroits comme San Francisco et Chicago, il n’a pas vraiment suscité d’intérêt. En règle générale, si un disque commençait à percer, la maison de disques commençait à dépenser de l’argent pour le promouvoir. Mais rien de tel n’est arrivé.

Tu le regrettes ?

Non. Il faut parfois du temps pour qu’une œuvre artistique trouve son public et sa résonance… et c’est souvent après la mort de son auteur !

Avez-vous beaucoup tourné ?

Pas mal, oui, et de nombreuses années durant, mais la plupart du temps dans de petits clubs.

Que s’est-il passé alors ?

Mary et moi avons continué de tourner jusqu’à la fin des années 1970, jusqu’au jour où je me suis dit que ma vie de musicien ne me permettait définitivement pas d’obtenir des choses que je commençais à singulièrement désirer : une maison à moi, une assurance-santé, un salaire un peu régulier et correct. J’ai donc arrêté pour me consacrer à la programmation musicale d’une chaîne de restaurants qui faisait jouer des artistes. Mary est partie pour Los Angeles où elle a poursuivi sa carrière de chanteuse et de songwriter[[On peut trouver des chansons de Mary datant de cette époque sur le site de Chuck.]].

En fait, nous avons continué de jouer ensemble, de temps en temps, jusqu’à la mort de Mary, en 2003. Nous adorions écrire des chansons tous les deux.

Tu n’as jamais cessé d’écrire, d’ailleurs.

J’écris et je compose en permanence. J’ai enregistré trois albums solos depuis 1995 et j’ai sorti dernièrement un DVD d’un de mes concerts au Dizzy’s, un club de jazz de San Diego que j’ai monté il y quelques années de cela.

On peut trouver des mp3s en téléchargement gratuit sur mon site, y compris des morceaux de Chuck and Mary… des mp3 de bonne qualité, pas des pirates ! Mais ceux qui veulent acheter des CD peuvent naturellement le faire via Amazon !

Et ceux qui, comme moi, voudraient te voir en France, en vrai ?

J’en serais ravi et suis ouvert à toute proposition en ce sens !