
Please Kill Me n’est pas un livre de plus sur le rock. D’ailleurs, ce n’est pas un livre mais un documentaire au plus près de l’os, irrigué par un sang vrai. Il n’a pas d’auteur, mais deux maîtres d’œuvres qui ont compilé des milliers d’anecdotes et d’interviews pour retracer une époque. Ici pas de figures de style, aucune volonté d’imiter le rythme puisque ce livre est le résultat d’une centaine de contrôles sanguins inopinés sur Iggy Pop, Patti Smith, les New York Dolls ou le Velvet Underground. Tous donneurs volontaires qui ont accepté de se livrer à cru, en bêtes de scènes dont les aventures privées étaient l’exacte réplique de leur frénésie sur les planches.
Le rock n’est devenu que tardivement une culture dont les écrivains se sont emparés. Certains, au dépend des faits n’ont voulu que se mettre en posture pour susciter l’admiration, d’autres ont agi en historiens, domestiquant alors cette musique sauvage et l’affadissant, ce n’est pas le cas de Legs McNeil, et Gillian McCain dont le projet est d’être anonymes pour mieux laisser s’exprimer ceux qui ont vécu l’histoire. On ne trouvera donc pas ici de témoignages de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, mais l’intensité du direct, et la présence du vécu.
Les rockers ont rêvé qu’ils étaient les premiers à vivre sans passé, à pratiquer l’art de la table rase. Ils ont surgit ex-nihilo des marges. Ils ont mis en avant leurs rejets pour adorer pathologiquement une seule idole, la liberté. Pour eux, l’oppression commençait par ce qui est imposé par la logique et les diktats du devoir. Faire ce que je veux maintenant. Voilà l’idéal de ces êtres en rupture qui voulaient agir sans cause. Les rockers ne sont pas des idéalistes, au contraire. Ils sont difficiles et capricieux, la vie leur est étroite, sans saveur si elle n’est pimentée d’excès, de cuites, de coucheries, d’arrogance et de saleté. Ils ont construit un curieux autel à leurs adorations, sorte de tumulus primitif et dionysiaque en hommage au coma et au détachement. Et ils se sont engagés, dans leur corps à ne pas tricher avec le danger. La fureur de vivre, pourrait-on dire, si ce n’était un cliché et si le rock n’avait par moment dans sa gloire décadente un parfum de pourrissement. Que l’on regarde le côté pile ou le côté face, on passe sans transition du sordide au glorieux.
Ainsi, dans Please Kill Me , les conflits sont légions et les démons ne dorment jamais longtemps. On se bat pour tirer à soi la gloire, on couche avec elle, on baise à même le sol avec la beauté. Puis, sur le mur des lézardes apparaissent et sur le sol, on trouve des cotons et du sang caillé. Enfin, un jour au plus fort de la guerre des egos, tout change. Le succès arrive et offre le cigare. Un agent de maison de disque mécène votre autodestruction, un journal à la mode publie que vous êtes un génie.
Jim Morrisson et moi on se haïssait.
Aucun autre livre sur le rock ne vous racontera quel connard pouvait être Jim Morrisson quand il était saoul (et il l’était en permanence), comment Iggy Pop est devenu en 1968 le symbole d’une génération et qui étaient les idoles littéraires de Patti Smith. Autant d’histoires fatales, revêtues d’une aura trouble qui heureusement pour le lecteur, suffisent ainsi racontées pour qu’il n’ait pas besoin de les expérimenter. Please Kill Me équivaut à un passage à l’acte. Le lire c’est être plongé dans le chaos, et la violence. Que demander d’autre à une lecture que de nous conduire là où nous n’irons jamais, et pied au plancher d’accélérer le long des gouffres ?

Un extrait du chapitre XVI qui concerne les New York Dolls et où il est question d’Arthur Killer Kane.
Elle lui a dit “Quoi tu ne m’emmènes pas en Californie ?”. Arthur a répondu “Non, on n’emmène aucune de nos copines, on a pas de thune.” Alors ce soir là, pendant qu’il dormait, elle lui a fichu un putain de coup de couteau dans le pouce et elle a touché le tendon.
Connie était ce genre de nanas qui va te coller une baffe comme ça, tu vois, même pour rigoler, genre “Oh comme c’est marrant”, VLAN !
Elle était foutrement grande et vraiment capable de picoler pendant plusieurs putains de jours d’affilée – t’étais en train de t’éclater, et tout d’un coup elle te flanquait un grand coup de bouteille sur le crâne parce que tu l’avais traitée de pleurnicharde. Arthur avait le chic pour tomber sur des filles de grande taille. Il dégottait toujours des filles monumentales, bordel, et plus elles étaient dingues, plus il était content. Il écumait Times Square à quatre heures du mat – c’était vraiment son truc de traîner dans les rues – et c’est là qu’il rencontrait ces nanas gigantesques. Il avait un don pour ça.





Commenter