La Blogothèque
Concerts à emporter
#60

Soirée à emporter #1

L’année dernière, invité sur Said the Gramophone, Zach Condon écrivait : «Me regarder écoutant cette chanson (Siki Siki Saba du Kocani Orkestar), c’est comme regarder un enfant suractif de quatre ans qui n’aurait pas pris sa Ritaline. De l’excitation pure» . Chryde l’a vu, et il confirme.

Ils étaient assis à une terrasse de café. L’un a tendu à l’autre un iPod sur lequel se trouvaient les rushes du Concert à emporter que nous avions tourné avec le Kocani Orkestar à Montreuil. Il n’a pas levé les yeux une fois. Il riait seul, comme si cela sortait malgré lui. Il a enlevé les écouteurs, il lui a alors dit. On avait réussi. Le Kocani viendrait jouer avec lui à la soirée. Zach s’est figé. Zach a dit merci, a à peine souri. Zach a allumé une cigarette. La peur d’un gamin qui voit son rêve débarquer sans prévenir.

Au tout début de cette vidéo, on le voit lever les yeux au ciel et se tenir la tête en annoncant qu’il va jouer avec le Kocani Orkestar. On mesure bien le combat que se livre à ce moment là en lui l’anxieté et la joie. Un bon résumé, en somme, de ce qu’est la musique de Beirut : des chants nostalgiques chantés avec une sorte de douceur fanatique, comme autant de flambeaux, comme si la peine était avant tout source de grande joie. «Bittersweet me» , chantait un certain Michael Stipe il y a déjà bien longtemps. Alone at my wedding , comme le titre de l’album du Kocani. C’est le même paradoxe, la même ambiguité, et c’est la force de cette musique de s’adresser à nos êtres tout entier, à nous enlacer sans rien laisser de côté.

A ce moment précis de la nuit, ces musiciens sont encore du bon côté de la frontière, à la limite, pas encore trop épuisés, pas encore trop ivres et leur pouvoir est énorme. Ils sont rares, ces chamanes qui savent nous emmener vers les larmes et en même temps vers une communion profonde, excitante, jubilatoire. Quelque chose qui ressemble à l’extase, à l’allégresse la plus évidente. Il sera temps, plus tard, de tout jeter au sol et de finir par se consumer dans d’ultimes vapeurs d’alcool, mais pour l’instant il est juste l’heure pour Zach Condon de lancer son Sunday Smile . Cette formidable machine à gonfler les coeurs, à les amener au plus près du moment où ils vont exploser, dans une sorte de brasier furieux et jouissif, sera sur son deuxième album. Pour l’instant, elle est dans nos mémoires et dans ce petit film.

Il se passe tellement de choses sur ces quelques minutes, comme soustraites à l’oubli, que l’on ne sait pas trop sur quoi s’attarder : sur Zach Condon qui tape des mains comme un enfant émerveillé, sur le même qui jouit tellement du moment qu’il en rate une mesure et en rit, sur la joie évidente de ces baroudeurs macédoniens et leur lent balancement et leur énorme puissance, sur l’envolée frénétique des cuivres sur le refrain, sur les voix du public qui viennent emmener le tout un peu plus loin, sur le visage de ces gens qui chantent, sur les bras qui se dressent au milieu de la foule. Jubilatoire, en vérité. Pas moins que le Siki Siki Baba qui lui donne suite et qui annonce ce que sera la fin de la soirée.

Il faut se faire à l’idée que la joie ne dure parfois qu’à peine le temps d’une chanson. Les meilleurs d’entre nous parviennent parfois à l’entretenir toute une nuit, rarement plus longtemps, mais au final elle laisse toujours derrière elle une mélancolie douce qu’on ravive parfois. Avec laquelle il faut vivre ? Non, grâce à laquelle on peut vivre.

Garrincha

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Il y en avait partout : un trombone, deux ou trois guitares, une boîte à musique, ses cartes perforées disséminées dans tout le studio, deux ukulélés, des maracas, une trompette posée sur la batterie, un banjo appuyé contre l’ampli, un bordel indescriptible de câbles et une forêt de pied de micros. Difficile de bouger un pied sans risquer d’écraser un instrument. Quand Jared est entré dans la pièce, Sebastian était en train de nous décortiquer Pictures of Trees . Ben jonglait entre sa guitare et son trombone, reprenant le thème du refrain habituellement joué par une clarinette. Jared ne s’est pas fait prier et de son gros sac rempli de claviers, il a sorti le plus petit : un minuscule Casio, qui peut sampler une voix, faire un son de Theremin et possède la Beatbox la plus cheesy qu’il m’ait été donné d’entendre. Un nouveau joujou dans la ménagerie et tout de suite de nouvelles idées !

Il faisait très chaud dans ce studio minuscule et pour la cinquième fois de l’après-midi, Zach était allé nous réapprovisionner en bières fraîches. A son retour, un nouveau musicien était entré dans la danse. Assis en tailleur au milieu de la pièce, Jared from Sparrow House jouait une chanson de Sebastian from Inlets. Deux gorgée d’Heineken plus tard, Zach from Beirut soufflait dans sa trompette, une tierce au-dessus du trombone de Ben. Pictures of Trees , le tube d’Inlets, flottait dans la stratosphère.

Quand le studio a fermé, nous nous sommes repliés à la maison. Tellement de choses à faire, tellement d’envies: il fallait encore travailler les chœurs sur les chansons de Sebastian, Jared voulait jouer du melodica sur le « Scenic World » de Zach et n’avait pas eu le temps de nous montrer ses chansons. Autant vous dire que la soirée s’est terminée tard… Tout ce petit monde ne se connaissait que depuis la veille. Un resto pour faire connaissance, un bar pour se mettre en confiance… Toutes les répétitions devraient ressembler à celle-ci.

A un Chryde qui me félicitait la veille de la soirée d’avoir « bien mené les troupes » , j’expliquai très vite combien il avait été facile de rameuter tout ce petit monde en studio. C’est tout le mérite des Concerts à Emporter: révéler une génération de musiciens qui AIME jouer par-dessus tout, n’importe où et n’importe quand. Un bon coup de ciseau dans l’image d’Epinal d’une scène indie étriquée, nombriliste, control-freak malgré les apparences, et peu partageuse. Donnez à Ben Lanz ou à Jared Van Fleet un instrument, n’importe lequel : en deux minutes, ils vous reprendront l’intégrale des Beach Boys ou un bon vieux Tom Waits. Et si la chanson qu’ils veulent chanter à ce moment-là n’existe pas, ils l’écriront. Jouer avec ces mecs vous rappelle pourquoi vous aimez la musique et pourquoi vous en faites.

Ce lundi soir à la Flèche d’Or n’était pas très différent de ces répétitions. Le sol était jonché d’instruments bizarres que chacun s’échangeait, les câbles s’étaient emmêlés dans un indescriptible bordel qui faillit bien nous coûter le soutien du pourtant indispensable Gauthier de la Flèche d’Or. La nuit n’allait pas tarder à tomber, Inlets commençait son set et chacun d’entre nous, à un moment ou à un autre allait avoir quelque note à jouer. La « scène » n’était pas plus grande que le studio, il y faisait aussi chaud. Nous étions seulement un peu plus nombreux à arborer le sourire béat des instants précieux.

Sidi Ali

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Sidi Ali était là à l’origine pour jouer avec Zach Condon. On cherchait des solutions, le groupe de Beirut ne pouvant pas être là, et la complicité immédiate, instinctive, presque tangible qui s’était noué entre ces deux là nous avait convaincu qu’ensemble ils pourraient faire de belles choses. Encore plus quand il est revenu avec une boite à musique qui jouait le thème de Scenic World. Et puis, dans la course folle de la dernière semaine et des mille et une idées qui naissaient chaque seconde, il a aussi fini par faire des choeurs pour Inlets, réarranger une belle complainte pour Sébastien Schuller et par aider un peu tout le monde à se mettre en place (avec l’aide de son ingénieux, patient et remarquable ingénieur du son, le héros caché de la soirée qui a fait tenir par miracle notre set ; grâce lui soit rendu ici).

Et puis il a pris la scène pour deux de ses chansons. Pour lui, à l’heure où il confesse volontiers son envie de laisser son répertoire actuel derrière lui et de n’en garder que la substantifique moelle, c’était l’occasion de sortir de sa routine scénique habituelle faite de solitude et de boucles, de donner de l’espace à ses compositions, de les confronter et de les offrir à d’autres musiciens.

Dans ce Saturday , il y a l’histoire vieille comme le monde d’un garçon qui attend qu’une fille lui revienne. Mais elle est dite de la façon la plus simple et la plus ambigue possible, avec une sorte de retenue d’avant la fêlure. Un chant qui ne se brise pas, qui reste sur la frontière tout du long, et qui dit si bien ce moment où l’on a tout dit, où l’on est obligé de baisser les bras quand bien même on refuse d’abandonner, où l’on ne peut plus rien si ce n’est attendre. Un chant qui évolue dans les plus subtiles nuances, qui se passe presque de mots et s’enroule sur une simple question qu’il répète en incantation, qui trace sa route et qui traverse les tempétueuses envolées de la fin sans ciller, sans fléchir. Même quand les cuivres débarquent et font ce pour quoi ils sont faits : soulever les âmes.

Garrincha

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Nous connaissions déjà un petit peu Jeremy Warmsley pour l’avoir vu en ces mêmes lieux quelques mois plus tôt. Lundi, il avait le rôle sans doute le plus délicat : ouvrir la Soirée à emporter alors que les portes venaient à peine de s’ouvrir. Il était arrivé dans l’après-midi de Londres, un peu en décalage par rapport à ses camarades du soir. Il n’a eu que peu de temps pour se mettre au diapason de l’activité, des balances, de l’ambiance qui régnait. Mais nous n’étions pas inquiets : seul sur scène, il dégage une énergie pleine de tension, son grand corps maigre crispé sur sa guitare, le torse tendu pour monter haut dans les aigus.

Et pourtant, sur la terrasse, intimidé, il attendait sagement que tout commence, qu’on lui donne le départ, que les conversations cessent, que les regards se tournent, curieux. Jeremy a lancé la soirée, a traversé la salle de part en part pour s’installer dans un coin, avec sa guitare et son piano. Et ce n’était pas ordinaire. Au diable les problèmes de son et son trac, il a donné à la soirée ses premières notes, ses premiers applaudissements. Ce n’était pas ordinaire pour le public de suivre un concert de cette manière, rien n’était simple. Et ce n’était que le début.

Jeremy Warmsley n’a pas eu le rôle le plus facile, c’était désormais certain, mais à lui tout seul, il s’en est sorti. Quelques heures plus tard, c’est lui qu’on voit chanter à tue-tête sur le Siki Siki Baba qui a sert de conclusion à la soirée. Il s’est formidablement mis dans l’ambiance, et c’est aussi un de nos bonheurs de la soirée.

Furax

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Lorsque David-Ivar Herman Dune a accepté de participer à la Soirée à emporter, nous savions qu’il le ferait littéralement entre deux avions, sans balances, ne venant ce lundi là que pour jouer quelques titres. Il nous avait prévenu. Nous l’avons fait jouer sur le comptoir du bar. En vieil habitué, il a croisé les jambes, toisé le public, et papoté le temps qu’on lui prépare son micro et quelques cables pour sa guitare. Les gens se sont assis devant lui, dos à la scène, position inhabituelle à la Flèche d’or.

Ce temps-là illustrait ce que nous cherchions à donner au public, à toutes ces têtes venues à la Soirée à emporter et qui déambulaient dans la salle, un peu perdus par la façon dont tout cela se déroulait. Tantôt à droite, tantôt au centre, et maintenant derrière eux. Assis à la base du bar, on pouvait voir les pieds de David-Ivar frétiller en tout sens durant la quinzaine ? vingtaine ? trentaine ? de minutes qu’a duré son concert. Sans artifice et peu après la version de Weeping Willow , il a fait définitivement passer le concert dans une atmosphère d’intimité. On se sentait enfin entre nous, entre vieux amis, collés les uns aux autres sans se regarder de travers. David-Ivar assis sur son comptoir bercait tout le monde d’une douce camaraderie.

Lui est reparti dix minutes à peine après son dernier morceau, nous laissant dans ce qui était alors devenu, notre salon.

Furax

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De la brindille en masse. Un arsenal de brindilles. Amassées au fil des quelques semaines qu’il nous a fallu pour organiser cette nuit là. Jusqu’au jour où on s’est regardé et on s’est dit qu’on en avait collecté suffisament, qu’on avait ce qu’il nous fallait, qu’il n’y avait plus qu’à gratter une allumette et qu’on pourrait mettre le feu, déclencher un grand incendie.

En fait, on avait tort. Et de la même manière que la plupart des choses nous sont – au moins un peu – arrivées par accident, au gré des rencontres fortuites, des coups de bol et des idées saugrenues, on n’a trouvé la dernière brindille qu’au dernier moment.

C’était un jeudi soir et Sidi Ali avait fait répéter ceux qui étaient déjà à Paris tout l’après-midi. Ca avait du bien se passer puisque lorsque j’ai rejoins tout ce beau monde au restaurant, il y avait des yeux brillants un peu partout. Le regard de ces musiciens en disait long sur ce qui s’annonçait, sur l’orage qui couvait déjà.

Zach Condon avait ramené un de ses amis, un certain Sebastien Schuller, juste pour le dîner. Quelques heures plus tard, après avoir beaucoup bu, après avoir chanté Hallelujah et Wake Up dans la rue sous le nez de policiers condescendants, on a réussi à convaincre les serveurs d’un bar qui fermait de nous servir une dernière bière. Zach Condon racontait une nuit d’errance à Leipzig quand Sidi Ali qui gratouillait son ukulele dans son coin depuis un moment a commencé à jouer Weeping Willow. Cinq minutes plus tard, il était évident pour tous qu’il fallait partager ce moment de grâce avec tout le monde. Et Monsieur Schuller, pressé de toutes parts, surpris par tant d’enthousiasme, a accepté.

Lundi soir, on a donc pu vous offrir cette péripétie supplémentaire. Une péripétie comme les autres, aussi fondamentale que les autres, une brindille supplémentaire pour que brille la flamme. Une version dépouillée, un reflet éthéré dans un moment de clair obscur, un petit soleil noir aux feux captivants.

Aujourd’hui, beaucoup nous disent avoir commencé à trembler en reconnaissant God Only Knows. Et beaucoup nous disent aussi qu’ils ont fini par quitter la stratosphère à l’écoute de ce Weeping Willow, pour ne plus jamais redescendre. On nous dit beaucoup que c’est l’un des moments où la soirée a basculé, où elle a quitté les terres du simple concert bien réussi pour s’aventurer vers quelque chose de plus fort. De plus beau, de plus grand. A la fin, alors que les voix de Sébastien Schuller et de Zach Condon n’en finissaient plus de s’envoler, alors que l’arrangement de Sidi Ali prenait toute son ampleur cristalline, il était en tout cas évident pour tout le monde qu’on allait quelque part.

Garrincha

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Jeremy est arrivé au milieu de l’après-midi, un rien désemparé. Je l’ai présenté à Sebastian d’Inlets, les ai laissés papoter. Une poignée de minutes plus tard, ils partaient sur la terrasse, en m’expliquant qu’ils allaient répéter les Beach Boys… Encore une idée non prévue.
Dans la salle, le Kocani Orkestar discutait avec Zach et me piquait les TShirts Blogothèque, Sidi Ali et Ludo travaillaient à la balance. Comme extérieurs à l’affaire, on les voyait tous les deux, baignés par un maigre soleil, assis sur des chaises hautes, Jeremy apprenant les accords à Sebastian, tout à leur petite surprise.

Jared (Sparrow House) est alors entré sur la terrasse, décontracté là où tout le monde commençait à sentir la pression monter, grand sourire et trop grandes lunettes noires. Il n’est pas même entré dans la salle. Il a saisi une chaise, a sorti son petit synthé, et est entré dans la danse. Deux trois notes, quelques vocalises, des rires, un plaisir d’été.

Des artistes qui ne se connaissaient pas quatre heures avant, une reprise décidée au pied levé, presque improvisée, nous ne pouvons rêver mieux… Je ne savais pas ce qu’il en adviendrait, elle a lancé la soirée… Le lendemain, nous avons montré la vidéo à Sparrow House et à Ben, qui assurait les trombones. Ils étaient un brin sceptiques. Se trouvaient un peu amateurs. Nous étions gênés par cette caméra de France 2 qui s’est planté devant le public assis et que je ne pouvais virer, coincé à l’autre bout de la salle.

Mais nous voulions quand même la montrer. Parce que, comme nous le disait Nat, qui l’a montée, “il a bien posé les bases de la soirée. Voir ces groupes réunis dans un monde où les groupes sont tellement sectorisés/isolés ca fait vraiment un bien fou et une sorte de kiff au nom de la sacro sainte musique. C’est d’ailleurs pour moi le meilleure dans cette soirée, voir ce mélange entre les artistes, ca avait un côté exceptionnel, rare et précieux” .

Je me souviens avoir tremblé quand le public a reconnu le morceau. Je me souviens avoir vu tous ces gens assis par terre. Je me souviens de la clameur à la fin et des sourires. Tout ça effacera bien un petit dérapage en début de morceau… La soirée avait commencé.

Chryde

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C’était de l’ivresse. C’était de l’abandon. C’était l’aboutissement, en plus beau, plus fort, plus fou, plus bordélique d’un mois de travail intense et désordonné, du pur amateurisme qui n’a tenu que grâce à une irationnelle envie de croire que l’on pourrait le faire…

Nous étions ivres et soulagés et heureux. Nous avions réalisé le rêve d’un garçon que nous admirions et qui était si vite devenu un ami. Nous avions réussi à bâtir cet espèce de soirée de brindilles. Et oui, nous nous lâchions, entraînés par onze Macédoniens qui ont su faire jaillir le bonheur accumulé en fin de soirée…

Cette vidéo-là, elle est loin d’être parfaite. Mais elle représente tout ça. Une soirée qui se termine deux heures plus tard que prévu. Une fanfare macédonienne qui prend un public comme au milieu d’une soirée techno, un public incroyable, qui hurle même quand le morceau est fini… Un Zach Condon épuisé mais qui en veut plus encore, tout le monde qui en fait trop, surtout moi…

Une de mes plus grandes fiertés tient à un moment. A la fin du set de Zach, j’ai hurlé “on va dans la rue”. Doundi, régisseuse de la Flèche, a hurlé “non !”. Je lui ai demandé, alors, de faire rentrer tous les gens qui étaient restés dehors, elle l’a fait. Et ça, c’était chic. Merci à tous…

Chryde