La Blogothèque

Des riffs et des lettres (II)

C’est l’histoire de Washington DC, du microcosme de ses quartiers, à un moment crucial de l’histoire des Etats-Unis. Alors que le mouvement pour les droits civiques progresse, que les tensions raciales semblent encore pouvoir se dissoudre dans le vouloir vivre ensemble, quatre personnages évoluent dans les rues de la capitale fédérale : deux policiers (un vieux Blanc et un jeune Noir), un jeune Blanc de retour du service aux mauvaises fréquentations et un jeune immigré grec. Dans quelques jours, dans quelques heures, Martin Luther King va être assassiné au Lorraine Motel de Memphis et la ville va s’embraser. Dans ce très beau (surtout si on se passe de la traduction plutôt médiocre d’Etienne Menanteau) “Hard Revolution”

de Pelecanos , il y a en permanence la présence d’une musique en arrière fond qui, elle aussi, se bat avec les frontières des communautés et des races. Elle sort des voitures rutilantes, des dinners et des salles de concert un rien moites où la jeunesse de l’époque se cherche un futur.

«Walter Hess lui faisait tout un cirque sur sa récente passion pour le rhythm & blues. C’est vrai que dans le temps Stewart avait été rocker, mais quelque chose avait changé en lui au début des années 60, quand il avait commencé à aller à l’université Howard, pas loin de la 7ème rue, en dessous de Florida Avenue, pour assister aux concerts avec ses copains. La plupart du temps, ils étaient les seuls Blancs dans l’assistance, mais les jeunes de couleur étaient tellement pris par le spectacle qu’ils n’avaient jamais d’ennui. D’ennui notable, s’entend, en dehors des regards méchants qu’on leur lançait de temps en temps. (…)

Il aimait toutes sortes de rhythm & blues; Quand il partait claquer du fric chez les disquaires, il essayait de repérer les labels Tamla, Gordy et Motown. Il n’y avait rien de mieux que le son Motown. Ces chanteurs du Sud qui s’éclaircissaient la voix à l’eucalyptus, Otis Redding, Wilson Pickett et les autres, bon, ils faisaient des trucs pas mal, mais quand ils se mettaient à transpirer et à pousser des grognements, là il ne marchait plus – trop nègre… »

Cette ligne de divergence dans la musique noire américaine, on la retrouve dans l’introduction du titanesque Sweet Soul Music

(dont le titre est emprunté à une chanson en forme de melting pot d’Arthur Conley) de Peter Guralnick lorsque celui-ci met d’emblée les points sur les i en déclarant :

«La soul music du sud des Etats-Unis fut le fruit d’une époque et d’un ensemble de circonstances sociales qui ont peu de chances de se répéter à l’avenir. Je pense qu’il est nécessaire de préciser d’emblée que lorsque je parle de soul music, je ne me réfère pas à la musique du label Motown, phénomène presque exactement contemporain mais s’adressant bien plus au public de la pop, blanc et inscrit dans un processus d’industrialisation. (…) Ce à quoi je fais référence, c’est à cette musique nettement moins maîtrisée, trouvant ses racines dans le gospel et puissamment émotionnelle qui se développa dans la foulée du succès de Ray Charles. »

Et c’est ainsi que défilent les gens d’Atlantic et de Stax, les Wilson Pickett et les Otis Redding, Solomon Burke, les petits Blancs que furent Steve Cropper, Dan Penn, Chips Moman, et tout ce que la soul sudiste compte comme chercheurs de liberté. Car il faut bien lire le sous-titre de cet excellent livre pour en comprendre la portée : Rhythm & Blues et rêve sudiste de liberté . Il n’y est finalement question que d’hommes et de femmes qui se sont inventés un nouveau futur, de nouvelles vies, grâce et pour la musique, bien au-delà des frontières enfermantes d’une époque d’abord libératrice puis qui peu à peu (on en revient à la mort de King) s’est radicalisée.

A l’heure où les héros de ces années bénies disparaissent les uns après les autres (Wilson Pickett, James Brown, Lou Rawls, Ruth Brown, Billy Preston, King Floyd sans oublier Ahmet Ertegun, tous morts en 2006), ce recueil de témoignages que l’auteur est allé pêcher en face-à-face à travers tous les Etats-Unis n’en est que plus indispensable. La somme est dantesque, prodigieuse, formidablement documentée. Et elle se lit comme un immense et généreux roman. D’autant que Peter Guralnick n’oublie pas la ribambelle de héros cachés de cette soul music. Témoin ces quelques lignes sur le Dark End of the Street de James Carr :

«James Carr connut les trois années suivantes une série de succès de moyenne envergure, parmi lesquels son unique chef-d’oeuvre incontesté (et l’une des chansons les plus inoubliables de toute l’ère de la soul) : la version originale de la première collaboration entre Chips Moman et Dan Penn, Dark End Of The Street. Ce récit désespéré d’un amour furtif sortit à la fin de l’année 1966, et bien qu’il ait été repris au fil des ans par d’innombrables artistes, parmi lesquels Aretha Franklin qui en produisit une version éblouissante et quasi transcendante, nul n’a retrouvé la sobre dignité et l’intensité presque insupportable de l’original de James Carr. »

Quelques années plus tard, c’est au tour de Jonathan Lethem , l’auteur du remarqué Forteresse de Solitude (dans lequel les personnages principaux s’appellent Mingus et Dylan), d’y consacrer une nouvelle, inédite en français à ce jour. Son narrateur, un homme à femmes qui au cours des années n’a fait qu’accumuler des aventures, écrit à un ami de lycée qui lui se débat dans les affres d’un mariage étouffant conclu trop tôt. Il lui conte l’une de ses aventures avec une femme qui a surnommé “Dark End Of The Street” “The National Anthem”

, «a song of infidelity & hopeless love, full of doomed certainty that the lovers, the love, will fail ».

Toujours aux Etats-Unis mais plus loin dans le bayou, James Lee Burke est surtout connu pour ses polars, parfois un peu caricaturaux, situés dans les comtés ruraux de la Louisiane, avec dans le rôle du flic marginal un gros alcoolique du nom de Dave Robicheaux. Son premier roman, s’il est situé dans le même univers, est plus singulier. Dans “Le Boogie des rêves perdus”

, publié en 1978, le personnage principal n’est ni flic ni détective privé. C’est un guitariste qui quitte le pénitencier d’Angola (un haut lieu récurrent de la mythologie burkienne) après avoir purgé sa peine pour un meurtre accidentel intervenu au cours d’une rixe de fin de concert. Il promène d’abord ses remords, sa peine et le sentiment cuisant de son étrangeté inadaptée dans la ville de son enfance, avant de fuir vers le nord dans les montagnes du Montana. Il y découvre pourtant très vite que les hommes y sont aussi sectaires et violents qu’ailleurs, que leur compagnie ne lui va pas mieux. Les seuls moments où il semble retrouver sa place dans le monde interviennent quand il monte sur scène et qu’il empoigne sa guitare Dobro pour jouer les chansons des autres. Et quand il essaie d’écrire sa propre chanson, ce boogie des rêves perdus :

«Dans l’obscurité de la taverne, avec les rougeoiements estompés du crépuscule sur la montagne à travers les persiennes, je me mis à repenser au sud de mon enfance et à la chanson que je n’avais jamais terminée à Angola. J’avais toute la musique en tête, les suites d’accords, les transitions, mais les paroles étaient toujours aussi épaisses, dépourvues de sensibilité, et je n’arrivais pas à rassembler tous les souvenirs d’une mémoire collective dans un blues qui se glissait tout seul. Je l’avais appelé “The Lost Get-Back Boogie”, le boogie du retour au bercail, le boogie perdu. Je voulais qu’il contienne toutes ces choses privées et inviolées que connaissait un jeune garçon qui grandissait en Louisiane du Sud à une époque moins compliquée : les arbres à bouteilles (pendant la dépression, les gens enfilaient des flacons vides de magnésie sur les arbres sur les branches dégarnies d’un micocoulier jusqu’à ce que l’arbre tout entier résonne de verre bleuté), les derniers rayons du soleil couchant qui bouillonaient au creux de l’horizon vert sur le Golfe, les dîners de chevrette et de crabes à pointes bleues sous les cyprès de Bayou Teche, les wagons de marchandise qui se tamponnaient dans le dépôt de la Southern Pacific, et dans la brume, au lointain, le sifflement des locomotives qui parlaient de voyages à travers les teres marécageuses vers des villes comme La Nouvelle-Orléans et Mobile. »

Un dernier pour la route ? Avant d’être chanteur et poète, Gil Scott-Heron fut romancier. En 1968, il laisse tomber l’université pour se consacrer à l’écriture du “Vautour”

. Il a 20 ans et son écriture terriblement concrète emprunte autant à la poésie qu’au jazz. John Lee, dealer en pleine ascension, est mort assassiné. Les jours qui suivent sont vus par les yeux de quatre personnages radicalement différents : Spade, l’apprenti dealer, Junior Jones, frère Tommy Hall et le surdoué QI, qui couche avec une Blanche. Le portrait qu’il dresse ainsi de la jeunesse de son temps, prise au piège d’un quartier pourri par la drogue et la misère sans pour autant être dénué de ressources et même parfois d’espièglerie, est tout simplement renversant.

«Salut! à un junkie un peu plus loin,

debout au coin de la rue qui gratte les coins

de sa bouche en imitant la tour penchée de Pise.

Salut! aux 400 000 New-Yorkais qui aimaient

tant la réalité qu’ils ne veulent plus jamais la voir.

Les évadés, les planqués, les pourchassés , ballottés d’un enfer à un autre.

… monte l’escalier et écoute :

les bruits joyeux que font tes voisins et

dis bonjour aux rats qui ont si longtemps fait partie de ta vie qu’ils portent tous un nom

… monte l’escalier vers :

la musique noire, la cuisine noire,

les âmes noires, les âmes perdues de Harlem,

qui ne chantent même plus la gloire du Ciel.

… passe une bonne nuit de sommeil parce que

demain tu recommences en direct

à six heures du matin. »