La Blogothèque

Des riffs et des lettres (I)

« DERRIERE LA LEGENDE DES BEACH BOYS, LA VRAIE VIE DE BRIAN (WILSON) »

(Chapitre I de L’ENVERS DU ROCK ), par NICK KENT .

C’est un texte d’une impudeur incroyable, parfois sordide, d’un réalisme presque voyeur. Nick Kent évite le pur sensationnalisme en choisissant le génie du faiseur de Pet Sounds comme fil rouge du texte. Il lui consacre sa chute (« Quoiqu’il arrive, je sais que j’aurai toujours un pouvoir spirituel sur ce monde « , dit le compositeur à l’auteur, qui acquiesce). C’est le terme d’une enquête implacable d’où surgissent une somme de scènes, révélations, dialogues sur l’invivable existence de Brian Wilson et d’un groupe au fond bien médiocre, en tout cas sans cohésion. La thèse : happé par un père maboul, démoli par les excès de drogues, asocial au possible, imprévisible au-delà du raisonnable, Wilson ne s’est rendu supportable à tous ceux qui le croisaient que par sa musique fascinante et, aux membres du groupe, parce que sa présence remplissait le tiroir-caisse. Triste mais passionnant.

Extrait (page 87, Nick Kent raconte un entretien avec Wilson, chez lui, dans les années 70):

« A ce moment précis, je n’ai qu’une envie : cesser tout rapport avec Wilson, qui me gagne de plus en plus implacablement à son malaise. Je fais observer que Carl m’a parlé des équipements sanitaires dont est dotée sa maison : bain chaud, spa et aussi un… (je bute sur le mot jacuzzi). « Jacuzzi ? » Le mot paraît un instant le mettre hors de lui. « Jaccuzi ? » Il prend un air d’abord dérouté, puis plutôt horrifié. « Jacuzzi ??? » Soudain, il se lève d’un bond du canapé où il était affalé. Il est vraiment très, très grand. (…) Il se dirige vers la grande baie vitrée. (…) Il fait de grands gestes vers le ciel nocturne. « Voyez ? De l’air ! De l’air frais ! Hmm ! Bon pour la santé !! On va laisser ouvert, d’accord ? » Il inspire et expire avec vigueur. « Hmmmm… Chouette ! Vraiment dingue !… Super-sain !  »

DREAM BROTHER : VIES ET MORTS DE TIM ET JEFF BUCKLEY , par David Browne

Les chapitres pairs sont consacrés à Jeff. Les impairs à Tim, créant un rythme de lecture inhabituel et prenant. Même si la traduction laisse parfois à désirer, ces biographies parallèles et croisées de Tim et Jeff Buckey dénouent les multiples questions que l’auteur de Grace avaient entretenues, à force de ne pas y répondre, sur ses rapports avec son père. David Browne montre que le plus jeune fut obsédé par l’autre jusqu’à son dernier souffle, et que l’aîné n’a jamais vraiment supporté sa propre lâcheté vis-à-vis de son rejeton. Leurs points communs étaient légion, bien avant leurs morts prématurées. Jeff et Tim subirent plus d’un silence gêné de la part de ceux qui avaient connu l’un et l’autre. Le premier, avant de devenir une star et de nier toute dette à l’égard de son père, a passé sa jeunesse à entretenir le mimétisme à dessein. Au-delà des intrigues personnelles et familiales, dans lesquelles il faut peut-être faire le tri, se révèlent deux approches très intègres de leur propre musique, et deux hommes qui n’ont jamais accepté d’épouser la moindre contrainte imposée par les maisons de disque. Habités par elle, allergiques à l’industrie.

Extrait du chapitre 19 : (Nous sommes en mars 1975, Jeff n’a pas 9 ans et ne connaît presque pas Tim).

« A la fin de la première partie du concert, Mary n’eût pas plus tôt demandé à son fils s’il voulait voir son père que le gosse bondissait de son siège et se précipitait vers les coulisses. En entrant dans les vestiaires bondés, Jeff s’accrochait aux jupes de sa mère. Ce monde lui paraissait étranger, effrayant, jusqu’au moment où il entendit crier « Jeff ! ». Bien que personne ne l’ait encore appelé comme ça – il était encore « Scotty » pour tout le monde – il traversa la pièce en courant jusqu’à la table de Tim. Il hissa son fils sur ses genoux et, avec un sourire, se mit à le balancer d’avant en arrière tandis que Jeff lui faisait un cours intensif sur sa vie, débitant à toute vitesse son âge, le nom de son chien, de ses professeurs, de son demi-frère, et autres informations essentielles . »

WHAT’S GOING ON ? MARVIN GAYE , par Ben Emmonds

Ce n’est ni une bio de Marvin Gaye, ni un livre sur Motown, ni une monographie sur What’s Going On , ni un récit des relations tendues entre Marvin et Berry Gordy. C’est une enquête minutieuse qui traverse tous ces sujets, et quelques autres – notamment la fin tragique de Tami Terrell. La fascination de l’auteur pour l’objet de son étude, l’album What’s Going On de Marvin Gaye en 1971, se révèle d’emblée contagieuse. Le livre raconte l’histoire d’un entertainer insatisfait qui, par une constellation d’éléments favorables et une redoutable détermination, cristallise dans un disque tous les tourments de la population noire américaine au début des années 70. Le livre est bourré d’infos et d’anecdotes. Notamment celle-ci : le solo de saxophone d’Eli Fontaine qui ouvre la chanson titre a été enregistré à son insu pendant qu’il s’échauffait. Il n’a pas fait d’autre prise.

Extrait de l’épilogue : « Le 1er avril 1984, après une violente querelle qui avait dégénéré en une hideuse confrontation physique, Marvin Pentz Gaye Sr., alors âgé de soixante-dix ans, pénétra dans la chambre de son fils aîné avec un revolver calibre 38, et, à moins de deux mètres de distance, il lui tira une balle dans le coeur. (…) Si Marvin avait vécu, il aurait fêté ses quarante-cinq ans le lendemain. What’s Going On avait fait de lui le grand artiste reconnu qu’il avait rêvé d’être. Il ne fut pas destiné à être le Sinatra noir ou le prochain Nat King Cole, comme il l’avait jadis souhaité, mais on lui avait donné l’occasion de devenir quelque chose de bien mieux, être lui-même.  »

GAINSBOURG , par Gilles Verlant

La vie de Gainsbourg a été un roman. La somme biographique de Gilles Verlant en retrace tous les chapitres dans les moindres détails, de la rencontre de ses parents fuyant la Russie bolchevique, via l’avortement auquel sa mère renonça, transformant la naissance de la tête de chou en miracle, jusqu’à sa mort, nu sur son lit, le jour où il avait oublié de prendre son cachet pour le cœur, comme Boris Vian, l’un des rares à avoir cru en lui au début. Il n’y a pas d’épisode mineur entre-temps : le rude apprentissage du piano, le port de l’étoile jaune, la peinture, la première expérience sexuelle avec un chien (!), une somme de traumatismes sentimentaux jamais digérés. Car les personnages principaux de l’intrigue sont des femmes. Le cours de la carrière de Gainsbourg, c’est elles. C’est en écrivant pour Bardot qu’il fut le plus efficace. L’idée de base de Melody Nelson était de séduire Birkin une bonne fois pour toutes, en se risquant sur le territoire de son ex, John Barry, le compositeur aux cuivres hyper-arrangés. Plaqué par elle, Gainsbourg devint Gainsbarre. Une biographie à l’anglo-saxonne, réalisée sur la base de centaines d’entretiens. L’auteur ne se laisse déborder par la passion pour son sujet que dans le chapitre consacré à sa mort et sa postérité.

Extrait du chapitre 14 : (Après la rupture avec Bardot)

« Aux premiers jours de février 1968, il reprend du poil de la bête, il s’affiche avec de jolies femmes. Dans la presse, les colporteurs de ragots qui l’imaginaient en amoureux transi, fidèle à la star sublime, en sont pour leurs frais : on aperçoit Serge déjeunant avec Anna Karina chez Lipp ; leur entrée fait plus d’effet que celle de Belmondo et sa belle Suissesse Ursula Andress, toujours d’après Joseph qui se fait du mouron pour son fils… (…) Pour se distraire, il sort tous les soirs avec une autre fille : dans son carnet, il les note par couleur de cheveux, blondes, brunes, ou rousses, comme un gamin.  »

MILES DAVIS , par Ian Carr

Miles Davis, sa vie, son œuvre, avec la précision d’un métronome. A travers les chapitres, tous les basculements esthétiques du trompettiste prennent un sens que la densité de son œuvre n’offre pas a priori. Son histoire personnelle, la naissance de sa vocation, son rapport à la drogue, sa traversée du désert entre 1975 et 1980 : tout y est. Mais l’auteur dépasse ce travail de base en pénétrant le lecteur avec ce qui fit manifestement la singularité de Miles Davis : son purisme absolu. Davis était un être habité par une recherche constante et maladive de perfection artistique. Devenu vedette planétaire au moment où il ne produisait plus rien de passionnant, il aura, pendant un quart de siècle (1949-1975), appréhendé la musique de son temps comme aucun autre musicien de premier plan, avec une absence de barrières et une faculté à s’entourer qui dépasse l’entendement. Un livre qui, dans ce cadre, confirme et démêle la puissante attirance que le rock exerçait sur l’une des figures centrales de l’histoire du jazz.

Extrait du chapitre XII, Miles In The Sky : « Cette démarche créative, typique de Miles, explique la violence de ses critiques à l’égard de l’avant-garde qui, très clairement, exprime son rejet des sources du jazz traditionnel. On le voit (lors d’un blind test) lorsque Feather lui fait écouter « The Funeral », tiré de l’album Archie Shepp in Europe. « Les gens sont tellement jobards, ils foncent, ils foncent tête baissée sur quelque chose qu’ils ne comprennent même pas… mais ils ont peur de ne pas avoir l’air dans le coup s’ils disent ne pas aimer ce genre de truc. Mais putain mec ! si un truc te paraît mauvais, il faut vraiment ne rien avoir dans les tripes pour dire que c’est bon ! Moi je trouve ça mauvais et je refuse de l’écouter. » «