Tout commence pour moi par un cri qui jaillit dans les locaux de la Blogothèque. Je baisse la tête, parce que ça fait quand même deux bons mois que je suis payé à rien foutre, mais le chef a l’œil :
« Gérard, beugle-t-il, dans mon bureau ! »
Je me lève et franchit rapidement les dix mètres qui me séparent du bureau du chef. Je pousse timidement la porte entrouverte sur laquelle est scotchée l’affiche de Régine des Arcade Fire , ornée de la dédicace qui fait la fierté du patron (Chryde tu es le plus meilleur – ta Régine ), et me retrouve devant le BOSS. D’un geste nerveux, il chasse les deux manucures qui lui faisaient les ongles, engloutit son café d’une traite et, sans m’inviter à m’asseoir, lance : « Bon, l’heure de la reprise en main a sonné, mon con. Cet après-midi, je devais aller interviewer Interpol au Hyatt, mais on m’a collé une fanfare de Touaregs et j’ai peur d’être à la bourre. Donc tu y vas. Et puis ça te fera du bien, hein, de bavasser dans un grand hôtel pendant que je bosse ! »
Je bafouille : « Ben oui, mais j’ai jamais interviewé un groupe moi, patron, par contre, je suis en train de peaufiner un petit article… »
Il m’arrête.
« Lâche-moi avec tes histoires de gonzesses. Tu vas faire un mp3blog. Les mecs de EMI les ont brieffés. »
Le ton ne souffre pas de réplique. Je me télécharge réécoute les deux albums d’Interpol et me voilà donc, à 17h30 pétantes, devant le Hyatt.
Chambre 530
Je monte au 5e étage, chambre 530. Daniel, le guitariste et Carlos, le bassiste, sont en train de terminer l’interview qui précède. Le journaliste se casse en me saluant en anglais. Je dois avoir une tête de roadie. C’est à moi.
Je me présente, ils se présentent. J’apprends qu’EMI ne les a pas brieffés. je m’exécute donc:
-Welleuh, oui arr ze blogotek and oui wante you tou toque heubaout your favourit songueuz ande ouaille dou you love zem and oui ouil pout some offe zem on aour blogue to illustrète zi artikeul.
Instantanément, je sens Carlos, le bassiste, se raidir.
-Ca va être un gros problème, me répond-il. Parce que ni moi ni Daniel n’écoutons de musique.
Là, j’ai un peu le sentiment du gosse de 5 ans qui vient de finir son pâté de sable et regarde un petit de 3 l’écraser par inadvertance. Me voilà pas dans la merde. Je sors les avirons, et je commence à ramer.
-Non, mais attends, je demande pas si tu télécharges des disques…
-J’ai bien compris. Mais en fait, je n’écoute pas de musique, à part de la musique classique.
(Héhé, c’est le grand « YES » en dedans – mais, roublard, professionnel, blogothèque, quoi, je n’en laisse rien montrer et, imperturbable, je poursuis)
-Et bien parlons de classique si tu veux.
-Mouais. Quel intérêt? Tu veux que je te dise quoi? Que j’aime Beethoven? Tel ou tel passage de tel scherzo de Brahms ou certains auteurs du XXe comme Bartok? Ce sont des choses qui me nourrissent mais que je ne qualifierais pas d’influences.
Il me fait chier Carlos, mais en même temps, il me le défend bien son machin, sans aucune agressivité ni arrogance. Lui, comme Daniel, sont sincèrement désolés pour moi de ne pouvoir se prêter au jeu du mp3blog. Ils ne sont pas compétents. Et préfèrent le dire d’emblée plutôt que faire semblant. Merci à eux.
Daniel me dit son embarras, fréquent, lorsqu’on lui tend des disques, gratuitement, comme tout artiste en visite dans sa maison de disque. Il dit merci, bien sûr. Il est poli. Mais il ne les écoute pas. C’est plus par volonté de rester concentré sur ce qu’il fait que par désintérêt. Il craint par dessus tout qu’on lui demande ce qu’il en a pensé et m’affirme n’avoir de toutes les façons jamais été particulièrement vorace en matière d’achat de disques. J’ai donc affaire à deux musiciens pas plus passionnés que ça par la musique. Soit.
Carlos ne lâchera rien. Pas le moindre nom d’artiste. Rien. Comment passe-t-il son temps lors des tournées, que fait-il de ses journées le reste du temps? Il lit des livres et regarde des films me dit-il.
Me voila à la croisée des chemins. Il y a deux façons de procéder: se lever, serrer les mains et s’en aller; le renoncement, si cher à messieurs les socialistes . Mais on peut aussi décider de ne pas lâcher l’affaire, de se battre, d’avoir l’esprit d’entreprendre. Me souvenant du fier message lancé par notre – pas encore – président, je me ressaisis. Non, je ne me laisserai pas abattre. Tel un Maurice Druon reprenant son troisième Martini au bar du Royal Albert Hall, je décide de résister. Et j’enchaine:
-Alors mon Carlos, quoi que c’est-y que tu as lu de beau ces derniers temps? Dis à tonton Joseph.
-Et bien, dernièrement, j’ai lu le livre de James McGreevey, The Confession . L’histoire de ce sénateur, qui a fait son coming out en 2004 avant de démissionner, parce qu’il n’en pouvait plus de vivre dans ce qu’il considérait comme une véritable hypocrisie. C’est assez touchant. Sinon j’ai acheté mais pas encore lu le dernier livre de Barack Obama (The Audacity of Hope ), qui est candidat à l’investiture démocrate et j’ai terminé il y a peu l’autobiographie de Clinton (Une pipe et au lit ?).
Mouais, bon, Carlos ne vote pas républicain, d’accord. Il me dit qu’il vient de voir le dernier film de Ralph Nader, « qui a changé sa vision du monde ». Mouais. Pourquoi? Comment? Mystère.
J’envisage un moment de lui lancer un « sooner or later, you got to listen to Ralph Nader » histoire de voir, mais j’ai peur que ça tombe à plat et j’ai eu mon lot. Je lâche l’affaire. Impossible de lui faire développer le moindre propos. De lui faire dire plus que : « j’ai lu ça » ou « j’ai vu ceci ». Bon, je me tourne vers son comparse.
Will Oldham, Joanna Newsom et Karen Dalton
Coup de bol pour moi, Daniel se fait soudain un peu disert. Il évoque en termes élogieux le dernier album de Joanna Newsom, Ys
(que rom a placé dans son top 2006 et dont nous vous avions parlé en 2005), un univers radicalement différent de celui d’Interpol, il faut en convenir. Il apprécie tant l’écriture de ses chansons que ses instrumentations, qui n’ont, en effet, pas grand chose à voir avec celles, plus rêches, du combo new-yorkais.
Il me confesse ensuite, de longues minutes durant, son admiration pour Will Oldham (et comment lui donner tort) qu’il écoute très souvent, touché par ses interprétations et la part d’intimité qu’il parvient à glisser dans ses albums. Will Oldham, dont il vient de voir l’interprétation dans Old Joy. Un film avec Will Oldham et une bande-son par Yo La Tengo, autant dire qu’on risque de vous en parler ici. (le film est sorti en janvier en Grande-Bretagne)
Suit un hommage appuyé à Karen Dalton, la grande dame du folk, que sa maison de disques présenta, en 1969, comme « la réponse folk à Billie Holliday » – rien de moins :
-Elle n’a pas enregistré grand-chose, mais sa voix est incroyable, tellement profonde, une chanteuse habitée par son oeuvre. C’est quelqu’un qui me touche particulièrement.
J’évite de les lancer sur Joy Division, je les sais chatouilleux sur le sujet. J’évoque brièvement Neil Young, que Carlos m’affirme adorer à chaque fois qu’il l’écoute… sans jamais avoir acheté un de ses disques, tandis que Daniel cite On The beach comme un de ses albums fétiches. L’entretien touche à sa fin. Je tâte un peu le terrain du cinéma avec Daniel, qui évoque brièvement sa passion pour Melville, dont L’Armée des ombres qu’il a découvert récemment et me parle de sa joie, ce matin, en réalisant que son hôtel se trouve à deux pas de la bijouterie Mauboussin, place Vendôme où se déroule le casse dans Le Cercle rouge , son excitation en voyant la vitrine, le sentiment de merveilleux qu’il peut y avoir à cheminer dans le décor des films qui comptent dans votre vie de cinéphile. On se serre les mains. On se dit au revoir. Et je prends congé.
Voila. Le chef m’envoie interviewer un groupe new-yorkais, et je me retrouve à parler avec eux d’un film de Bourvil. Décidément, je ne suis pas fait pour ce métier.





Commenter