La Blogothèque

Pendant que tu dormais

Ça faisait longtemps que je n’avais pas été accroché comme ça par un morceau, une chanson seule au milieu d’un disque entier. Depuis Postcard From Italy de Beirut peut-être, ou Vulture Piano de Xiu Xiu, sur The Air Force . Celui-là s’appelle While You Were Sleeping et il ouvre le premier album d’Elvis Perkins, Ash Wednesday , qui contient quatre ou cinq beaux moments de folk emballé et qui s’époumone sur scène comme un brass band d’intérieur. On en entendra sûrement un peu parler dans les mois qui viennent, parce que c’est un bon disque, que son auteur est le fils d’Anthony Perkins (Norman Bates, sa mère, la douche…) et que sa vie n’a pas toujours été facile.

Bref, le disque s’ouvre sur six minutes et dix-neuf secondes de crescendo épique. Une guitare seule tout d’abord, quelques notes hautes qui laissent s’échapper le frottement des doigts. On est en terre folk, pas de doute. L’ambiance est vite posée, elle dit «Asseyez-vous, je vais vous raconter une histoire, elle va être un peu longue et un peu mélancolique, alors installez-vous bien, reservez-vous un peu de thé.» La voix se lance, celle d’un jeune homme qui sait la poser, qui a l’air de l’avoir travaillée devant un miroir ou des amis patients.

Son grain ne marque pas vraiment au premier abord, avec cette façon de chevroter en fin de phrase qui renvoie à tout ce qui s’est passé depuis que Robert est devenu Bob. Mais ce gars chante bien, chante avec le cœur et emporte la mise entre deux respirations par son envie de faire cheminer ses phrases comme une comptine. Sa mélodie en montagnes russes pourrait être réduite à celle qui s’égrène sans fin d’un mobile Fisher-Price, elle n’en finit pas de s’enrouler sur elle-même. Une contrebasse vient se fondre dans l’histoire, jouée assez haute elle aussi, puis une batterie débarque aux balais comme pour ne pas déranger. Devant, sans prêter attention à tout ça, Elvis Perkins déroule ses pensées: celles d’un homme qui attend patiemment, mais bizarrement inquiet, que la mère de ses enfants se réveille. À moins qu’elle ne soit morte… Et puis non, elle doit être vivante, elle est juste épuisée et s’offre une grasse matinée. Pendant ce temps, ses enfants grandissent, le téléphone sonne, les ombres du jour s’allongent, la vie s’emballe.

Elvis, lui, reste là à ressasser tout ce qui lui passe par la tête. Ce qu’ils vont devenir tous quand les enfants auront grandi, ses rêves de jeune père, ses cauchemars de jeune adulte, ou l’inverse. Peut-être même qu’il s’assoupit à son tour. Pendant ce temps, la musique monte par paliers, s’accélère par à-coups avant de reprendre sa course un peu perturbée. On entend à peine le bruit d’un souffle dans une bouteille vide, avant qu’une trompette vienne sonner le réveil de la belle. Tout va bien, la vie continue et les doutes s’effacent pour le moment, mais on ne saura pas à quoi elle rêvait pour remuer comme ça dans son lit. On n’entend que les enfants qui chantent dans le fond.

Écoutez While You Were Sleeping

Le site d’Elvis Perkins