La Blogothèque
Concerts à emporter
#51

Loney, Dear

Il faut ici nous excuser auprès d’Emil. On va lui dire tu.

Tu avais l’air un peu paumé ce soir là, Emil, sur la scène de la Flèche d’Or, seul à défendre face à une salle bruyante des chansons que tu savais bien plus fortes en groupe. Tu avais l’air encore un peu ailleurs quand nous t’avons approché. Il y avait du bruit, beaucoup de bruit. Dehors, c’était nuit noire, il pleuvait, il y avait un vent mauvais. Avec notre traditionnel impolitesse teintée d’enthousiasme, nous t’avons bousculé, et t’avons traîné face à cette église, dans le noir, sous la pluie, dans le vent, sous un maigre lampadaire. Nous étions quatre, cinq, il y avait Jared de Sparrow House avec nous. Tu nous a mis en rond, et tu nous a donné une mélodie à fredonner, comme tu le fais souvent en concert. Tu souriais, nous sourions tous, mais tu n’avais pas l’air très fier, surtout lorsqu’après, pour nous protéger de la pluie, nous sommes allés te faire jouer sur la terrasse de la Flèche, alors qu’un DJ brutal passait son tatapoum à plein.

Tu nous l’a redit quelques semaines plus tard, lorsque nous t’avons retrouvé avec ton groupe, il faisait beau, c’était le mois de mai. Tu ne comprenais pas pourquoi nous voulions refaire des vidéos. Nous voulions juste, d’une certaine manière, nous excuser, et te donner une chance de nous offrir tes chansons avec leurs armes, avec ton groupe… Tu as fini par céder, et sur le chemin du café, tu m’as expliqué que tu ne t’étais pas trouvé bon ce soir de février. “Je ne suis pas Jens Lekman” , m’as tu dit dans un rire jaune. Mais cette fois, le groupe était là.

J’ai écrit il y a longtemps sur la musique de Loney, Dear. Je parlais d’une musique qui marchait d’abord sur la pointe des pieds, puis ne pouvait se retenir d’exploser. C’est exactement ce qui s’est passé cette après-midi là au César. La gérante a accepté gentiment d’accueillir ces musiciens, et la petite clientèle déjà installée était d’abord bienveillante face à ces chansons discrètes. Mais à chaque fois, Loney, Dear faisait enfler ses chansons, et garnissait l’espace d’un son toujours plus plein, plus fort, plus riche. Ce n’était rien d’époustouflant, c’était tout de même une tornade qui lentement avalait le plus petit air, monopolisait l’espace, faisait le café trop petite pour elle. Emil chantait comme s’il courait, comme si lui même n’aurait jamais assez de souffle, et derrière lui, regardez bien, la belle Erika n’en pouvait plus de sourire, du bonheur sous un bonnet.

La musique était plus belle, Emil était au final heureux d’avoir retenté sa chance. Nous en sommes tout aussi heureux. Même si je ne peux m’empêcher de préférer cette version fébrile et artisanale de Saturday Waits que nous avions chanté une nuit de février, sous le vent et la pluie…