Thomas Dybdahl s’était entouré, sur la scène de la Maroquinerie, d’une bande de Vikings aux accents gutturaux qui jouent de l’orgue, de la contrebasse ou de la pedal steel comme s’ils étaient de vieux routiers nés au Montana ou dans les champs de la Corn Belt – et d’une jolie demoiselle aussi, qui avait l’air un peu potiche parfois, posée comme elle était sur le devant de la scène, mais dont les choeurs peuvent très certainement faire couler des chalutiers ou dérailler des trains. Le concert avait une autre caractéristique assez « américaine » : il s’est d’abord avéré très professionnel. Non pas que ce soit une mauvaise chose en soi, mais de la même manière que l’ami Dybdahl porte sa frange de manière impeccable, il y a dans sa présence scénique et dans celle de son groupe quelque chose d’apprêté, une efficacité un rien froide. Un mélange étonnant de spontanéité et de prévisibilité. Toutes les notes sont parfaites. On sent, confusément mais avec certitudes, que le groupe a déjà joué ces chansons des centaines de fois. Et pourtant, ce fut un bon concert. Parce que notre chanteur, à un moment donné, sans doute porté par ce public qui lui était acquis, s’est laissé aller.
Et quand Dybdahl se laisse aller, mazette, il ne fait pas vraiment les choses à moitié et il laisse même à entendre à son cher public une voix qu’on devine à peine sur ses divers enregistrements. Un trémolo, qui – sans doute comme tous les trémolos de jeunes chanteurs un peu beau gosse – fait inévitablement penser dans ce bas monde post-29 mai 1997 à Jeff Buckley. La puissance brute et brûlante, solaire, de notre défunt n’y est cependant pas. Il faut plutôt se pencher en avant pour bien saisir la souplesse ahurissante dont il est ici fait preuve, voltes et contre-voltes, tout en aisance, par dessus les circonvolutions de l’orgue et les manières du violon. Le tout sans jamais verser dans le cri, mais bien plutôt en prenant le parti d’une douceur jamais remise en question, caresses infinitésimales en lieu et place de démonstrations plus appuyées. Mine de rien, sur une petite scène transformée en pré carré, Thomas Dybdahl – avec son sourire un peu minet et ses attitudes de café de Flore – nous a offert de beaux moments de soul.
Une semaine plus tard, mais à l’Européen, c’est devant Jesse Sykes que je suis tombé en adoration. On peut présumer que les racines musicales de ces deux là ne diffèrent pas tant que ça et qu’ils s’abreuvent tous deux aux sources d’une même americana. Que si l’un le fait depuis les bois de sa Norvège natale et avec une fascination pour l’insoutenable légèreté des violons en fuite, l’autre en serait plutôt le jumeau électrisé et boueux, dans le sillage du Crazy Horse, avec à la baguette un certain Phil Wandscher qui officiait jadis aux côtés de Ryan Adams au sein de Whiskeytown. On pourrait, mais on se tromperait lourdement. Parce qu’à partir d’une même grammaire, la belle Jesse développe un langage qui n’a plus rien à voir avec les élégantes volutes du norvégien. Il suffit de la voir s’avancer, dans un vieux jean et avec pour seule coquetterie une paire de chaussures blanches, entourée de vieux routiers qui n’ont pas l’air d’être venu là pour rigoler, pour comprendre qu’ici tout n’est que pesanteur et retour au sol.
Lorsqu’elle se penche vers le micro et qu’elle écarte les longs et lisses cheveux de jais qui encadrent son visage pâle, elle ressemble à l’image que je me fais de Dalva, l’héroïne indienne de Jim Harrisson aux prises avec l’empreinte de sa terre, toujours entre la fuite et la route du retour. Elle en a la beauté, le caractère ombrageux et rebelle. Entier et insaisissable, vulnérable et combattif. Elle en a l’ardeur, fragile et sans concession, comme celle qui habitait autrefois le regard d’une Beth Gibbons. Elle en a la voix aussi, un chant qui murmure, rauque et voilé, à la fois brisé et puissant – une voix qui s’insinue et qui s’agrippe plus qu’elle ne renverse. Et quand elle chante que l’air n’est pas quand même pas bien fin, il est évident – de ces évidences qui naissent sans coup férir – qu’il ne s’agit pas là d’une poésie gratuite, d’une image pour faire joli, mais bel et bien de la description presque factuelle, terre à terre, immédiate d’un sentiment très précis. C’est sans fards que cette dame dit son amour, un amour brusque et violent, loin d’une opérette rieuse ou de minauderies plus urbaines, un amour qui n’offre pas de diamants mais bien plutôt de vieux anneaux en obsidienne.
Je vous salue, Jesse pleine de grâce.





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