La Blogothèque
Concerts à emporter
#50

Sufjan Stevens and friends @ MusicNow

J’y pensais depuis un moment, au numéro 50, bien plus qu’à la date d’anniversaire que l’on a célébré il y a quelques semaines. 50 sessions vidéos, 50 groupes (au moins!) déjà filmés et diffusés. L’énergie des premiers moments, décuplée par les nombreux retours positifs des derniers mois et les trop nombreuses demandes de groupes ou labels, risquait forcément à terme de se transformer en une certaine routine, en une facilité d’exécution et une préparation accrue là où c’est bien souvent la difficulté des situations et l’imprévu (parce qu’on savait pas comment faire, à vrai dire…) qui en a fait naître les plus beaux éclats; et pour Chryde, moi et la petite équipe qui nous épaule de-ci de-là, les souvenirs les plus bouleversants.

Alors, toujours essayer autre chose, un peu plus loin, un peu ailleurs, évoluer sans se soucier d’égarer quelques éléments en route (ici la rue) si c’est pour tenter de nouvelles choses et, qui sait, ouvrir de nouvelles directions. On ne pourra me reprocher, au bout des 30 minutes que dure le film que nous vous proposons aujourd’hui, de ne pas avoir tenté…

Et quand on a la chance de se trouver dans la position qui fut la mienne l’espace de trois jours, les 5, 6 et 7 avril 2007, il serait bien dommage de n’en profiter que de la façon la plus commune possible. Trois jours où je m’étais invité à la seconde édition du curieux festival MusicNOW, situé à Cincinnati, dans le Memorial Hall, superbe et improbable bâtiment semblant dater de la guerre de Sécession, avec des bouts d’histoire un peu partout à l’intérieur. Une phrase bizarre mais un lieu encore plus étrange.

Bryce Dessner, originaire du coin, y était le curateur et avait donc simplement décidé d’inviter ses amis. Bryce le bienheureux, musicien dont le nom est sur toutes les lèvres à l’heure actuelle, son influence se faisant grandissante en traversant des domaines qui d’habitude ne se côtoie que de bien trop loin – guitariste des National au succès grandissant d’époque, musicien aguerri à l’improvisation via notamment son magnifique projet Clogs avec Padma Newsome, compositeur reconnu par des cercles plus «exigeants» musicalement, accompagnant Bang on Can ici ou son ami Sufjan Stevens par là, mister Dessner est en train de se positionner comme l’un des musiciens clé de la décennie.

Bryce m’avait demandé quelques jours avant le début du festival de penser à y tourner un film, documentant simplement cette rencontre intime entre des musiciens amis, réunis dans une ambiance de quasi colonie de vacances – les managers ou gens de labels que l’on pourrait assimiler à des parents un peu trop protecteurs de leur gamin en avait été gentiment exclus. Classe, et vent d’air frais qui passe dans les salles où tout le monde se retrouve pour échanger embrassades et longues pauses musicales communes.

Le line-up du festival était absolument saisissant, et pour sûr bien singulier dans une ville comme Cincinnati: une chance inouïe, mais trois jours pour tourner un film avec autant de musiciens talentueux et admirés dedans, c’est peu. Alors autant penser à la formule la plus adéquate et maîtrisée, le plan séquence, et tout tenter pour faire tenir dedans l’ensemble des sons d’un festival. Et ce grâce à l’aide précieuse de mon ami Gaspard Claus, qu’il soit ici remercié.

Mais si nous nous sommes tous les deux retrouvés aux Etats-Unis à ce moment là, ce n’est pas tant à cause de Bryce, de Cincinnati ou de l’immense Pedro. C’est à cause des Havel. Vojtech et Irena Havel, ou Havlovi, un couple de musiciens tchèques découverts il y a quelques années justement par l’intermédiaire de Bryce, et dont la musique nous a à tel point hantés Gaspard et moi que nous avons décidé d’en écrire un film, que l’on espère tourner à l’automne prochain sur les routes d’Europe de l’Est. Ce sont eux qui ouvrent le film, dans le grenier du Memorial Hall. Nous les avions rencontrés pour la toute première fois quelques heures auparavant, après avoir si longtemps fantasmé sur leur histoire. L’appréhension qui nous dominait à l’idée de leur adresser la parole s’est rapidement transformée en immense respect pour deux personnes d’une douceur inouïe, et probablement parmi les musiciens les plus doués que j’ai pu croiser – les voir jouer ensemble de la viole de gambe pendant une heure devant un parterre de jeunes ados fans de Sufjan qui vont pourtant se lever à l’unisson pour leur réserver une standing ovation fut un moment d’un rare bonheur, la sensation d’une victoire à laquelle on n’aura pourtant apporté qu’un petit souffle.

Je ne pensais jamais pouvoir filmer Sufjan. J’avais bien déjà tenté ma chance, mais le bonhomme demande plus de temps, une lente approche avant de se révéler d’une douceur rare. Dix minutes avant de le filmer, le voilà pourtant qui s’emporte, en «Non, non, je ne veux plus que tu me filmes, laisse moi» , le regard fuyant, apeuré, comme une bête traquée. Alors on y va doucement, la camera se doit d’être la plus discrète possible, une prise une seule pas le droit à l’erreur. Sufjan termine en descendant les escaliers, il sifflote même, ouf, il semble presque avoir apprécié l’expérience – mieux en tout cas que la vidéo en plein vent tournée la veille et offerte ici plus bas en bonus.

Je n’avais auparavant rencontré David Cossin que de loin, simple spectateur à une prestation du Bang on A Can new-yorkais au Théâtre de la Ville parisien il y a quelques années, une performance marquée principalement par un solo du percussionniste Cossin doublé d’une vidéo en surimpression de ses propres mouvements, rejouant Piano Phase de Steve Reich. Absolument bluffant. Alors lui demander de se lancer dans une impro à sa guise dans la loge de Sufjan semblait être l’évidence même, d’autant plus quand (écoutez bien) les radiateurs du Memorial Hall s’amusent de lui et lui répondent. Si si, ce fut bien l’espace de quelques minutes David contre l’histoire américaine. Peut-être que la bataille a duré plus longtemps, mais la caméra s’était échappée.

Pedro est le père de mon ami Gaspard. Pedro est un monument de la guitare flamenca, un personnage vital au passé rempli de rencontres inouïes, d’une longue amitié avec Atahualpa Yupanqui à des bouts de chemins entre Caetono et Paco (pardonne moi Pedro de raccourcir aussi simplement! internet, les blogs, la dispersion de l’attention, tu sais…). Cela devait lui faire bizarre, au Pedro, de se retrouver ainsi filmé; je crois qu’il l’a bien pris, dans son fauteuil comme perdu dans une grande salle prestigieuse, dans son fauteuil comme un roi malgré tout. Lui aussi aura eu droit à sa standing ovation le premier soir. Il semblait même ému.

Clogs présentait au cours du festival de nouveaux morceaux dont l’on entendra bientôt parler: «Clogs Songs», tel semble être le nom de ce projet déjà bien avancé, qui associe à chaque morceau un chanteur ou chanteuse proche de l’univers de Padma et Bryce – dont Matt Berninger ou ici en l’occurence Shara «My Brightest Diamond» Worden – mais dont le reste du casting à être dévoilé risque d’en laisser plus d’un fasciné. On se contenterait bien de toute façon d’un album de cordes soutenant la voix de la merveilleuse Shara. My Brightest Diamond qui avait, un mois auparavant, joué à Paris en formule trio guitare/basse/batterie; un concert qui m’avait laissé triste, absolument dégoûté de la lourdeur rock conférée à des morceaux qui semblaient du coup cloués au sol. Le second soir de MusicNOW, Shara a joué en formule quatuor à cordes, avec le Osso Quartet que l’on retrouvera au sous-sol du Memorial Hall. Et comme si, décidément, une magie surplombait tout ce petit festival, ce fut probablement l’une des plus belles choses jamais entendues pour la majorité des personnes présentes – la reprise de Kurt Weill qui a clôturé le concert ayant même laissé la salle vacillante, spectateurs à la dérive cherchant une épaule pour y lâcher leurs larmes. Si jamais tu lis ce texte Shara, merci encore une fois.

Personnage essentiel du festival que cet Osso Quartet, réunissant quatre musiciens aguerris au contact de bien d’autres (Rob joue notamment avec Antony, le français Olivier fréquente divers clubs et théâtres new-yorkais, Maria a joué par le passé avec le Polyphonic Spree, et on retrouvera bientôt Marla Hansen avec Inlets en Concert à emporter ici même), qui avait travaillé pour l’occasion du festival, en plus d’accompagner Sufjan et Shara, sur des versions pour cordes des chansons électroniques de Sufjan Stevens tirées de son étonnant album Enjoy your Rabbit . Voici donc le résultat, assez inouï, de ce travail arrangé par Michael Atkinson. A l’époque du festival, tous sous le choc, on parlait d’un album à sortir, espérons que cela soit toujours d’actualité…

Quelle meilleure façon de conclure qu’avec les quatre petites elfes d’Amiina? L’ancien quatuor à cordes de Sigur Ros qui peut agacer parfois dans ses poses maniérées semblait ici juste à sa place, le plus à même d’apporter cette dernière touche un peu onirique, comme un songe duquel on émerge doucement – et après près d’une demi-heure enfermé dans un bâtiment respirant la musique, enfin s’évader au grand air. Et courir dans la nuit, à la recherche d’autres sonorités encore une fois, le passé dernière nous. La musique reste forte.

Et, au fait, merci Bryce.