La Blogothèque

Un invité : The Limes (1)

A la blogothèque, on aime The Limes, ce groupe né de la rencontre sur le net de musiciens français et américains. De ce côté ci de l’Atlantique, Mina Tindle, Orouni et Toyfight se réunissent pour faire un sort aux chansons que leur envoient Henry Sparrow et John Hale. Ceux-ci, à leur tour, magnifient les démos d’Orouni, Mina et david. Le résultat, ce sont ces chansons sur leur page myspace, ces Morning noon and nights , Les Indes Noires , Miniature , Distressed waitresses qu’on apprécie ici. On leur a demandé de nous faire un mp3blog et ils ont accepté. Première partie aujourd’hui avec david de Toyfight et Orouni. La semaine prochaine se sera au tour de John Hale et Henry Sparrow de nous présenter leur sélection.

David


Nara Leão – Suite dos pescadores

Ca peut paraître étrange ou douteux de dire ça d’une musique mais ce qui me fascine dans un certain pan de la musique brésilienne de cette époque et que je ne trouve pas dans la pop anglo-saxonne c’est sa complexité. Mais il ne s’agit pas d’une complexité de virtuoses ou d’un goût pour la complication à l’extrême (qui a le don de m’exaspérer), la complexité qui m’attire dans cette musique c’est une complexité harmonique, donc avant tout émotionnelle. Je trouve ça tout particulièrement chez Nara Leão , dans sa manière de ne chanter jamais exactement la note, de tourner autour en permanence, de la contourner comme pour mieux nuancer l’émotion que cette note cherchait à susciter.

C’est peut-être ce qu’il y a de plus frappant et de plus beau dans Suite dos Pescadores. Nara Leão a supprimé du morceau originel (et déjà génial) de Dorival Caymmi toute la complexité pimpante des arrangements baroques, des brisures de rythmes, et des superpositions de pistes pour ne garder qu’une suite réduite jusqu’à l’os d’émotions qui se modulent et glissent les unes dans les autres. Et cette sobriété est tout le contraire d’un appauvrissement, c’est comme si soudain chaque note se trouvait exactement justifiée. Et puis c’est tout simplement un des morceaux les plus forts et les plus beaux que je connaisse.


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Maison Neuve – The Love Favela

Je trouve qu’il commence à se passer des trucs passionnants en France. Et à vrai dire il y en a tellement que choisir ici un seul titre relève du supplice chinois. Je choisis Maison Neuve d’abord parce que son disque avec la non moins talentueuse Lispector est un vrai chef d’œuvre, ensuite parce que cette Love Favela , qui n’y figure pas, est une splendeur totale qui augure du meilleur pour l’avenir et enfin parce que, l’ayant vu en concert, j’ai pris une claque comme je n’en avais pas reçues depuis des lustres.

Ce qu’il y a de fascinant chez lui c’est qu’il se situe dans une lignée finalement assez claire, immédiatement reconnaissable pour qui est familier de ce genre de musique (en gros la pop d’après le punk, des Feelies aux Young Marble Giants en passant par Sarah Records) et a priori un peu datée. Donc il n’invente pas l’eau tiède mais il parvient à réinvestir cette musique avec tous ses codes d’une manière incroyable, avec à la fois une élégance dans la mélodie et surtout une intensité dans l’interprétation qui la rend tout d’un coup importante. (Et à mon avis ce qu’il fait est largement du niveau des groupes susmentionnés). Je crois que lorsqu’on compose, il ne suffit pas de bien savoir comment écrire une chanson, il faut aussi comprendre ce qu’il peut y avoir d’important dans une chanson, et ça je le ressens extrêmement fort dans ce que fait Maison Neuve . J’ai un peu la même admiration pour lui que pour Laurent d’eLdIA au sens où ce sont des gens qui ont écouté en gros les mêmes choses que toi (Beatles et Kinks pour eLdIA) mais tu as l’impression, à travers leur musique, qu’ils les ont comprises avec plus d’intensité, plus d’actualité. Ils n’ont peut-être pas tout écouté mais ils ont vraiment entendu quelque chose dans ce qu’ils ont écouté.

Orouni


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The Delgados – Accused Of Stealing

Quand je les ai entendus pour la première fois, à l’époque de The Great Eastern (2000), je me suis dit que The Delgados faisaient la musique dont j’avais toujours rêvé. Ils étaient un peu le groupe parfait : fille et garçon au chant, un songwriting inventif, la possibilité de faire appel à n’importe quel instrument, une sensibilité qui allait du rock très électrique à la comptine pour enfants. En plus de ça, ils étaient écossais et pratiquement inconnus. Aujourd’hui, ils sont séparés, ce qui me rend très triste et accentue leur côté “groupe mythique” à tout jamais.

Deuxième morceau de The Great Eastern , Accused Of Stealing est de la trempe de Good Vibrations ou Bohemian Rhapsody , de par son côté quatre ou cinq chansons en une. Elle commence comme du rock assez classique, et déjà ce son guitare-basse-batterie m’attire. Le timbre unique de la chanteuse Emma Pollock également, il est un élément déterminant du son des Delgados . Après cette entrée en matière, un deuxième thème doux et rêveur vient casser le rythme de la première partie. Mais il ne dure que dix secondes, et déjà survient un troisième thème, une valse cette fois-ci, comme pour encore mieux prendre le contre-pied des deux premières parties. Puis, sur “try a little harder”, le lien est fait avec le premier thème, et on recommence. En une minute quarante seulement, on peut constater le talent des Delgados , qui redéroulent une nouvelle fois leurs trois thèmes, et après cela, comme si ça ne suffisait pas, un quatrième motif intervient, instrumental, composé d’accordéon, de vibraphone, et d’une discrète guitare électrique. Un guiro nous sort de la torpeur pour attaquer le final grandiose, qui reprend les accords du premier thème, sur lesquels les cordes chatouillent les frontières de la gamme. J’ai rarement entendu une chanson aussi généreuse.


Desmond Dekker – Honour Your Mother and Your Father

J’avais cherché à découvrir du reggae qui sorte un peu des groupes habituels, et j’étais tombé sur Desmond Dekker . Il m’avait particulièrement touché, par le côté attachant du son (super vintage) et le génie du songwriting. En plus de ça, j’adore sa voix, son timbre légèrement nasillard (on a l’impression qu’il chante la tête en l’air), sa puissance (comme s’il voulait répandre la bonne parole au delà de la Jamaïque). La mélodie de cette chanson est magnifique, et j’ai compté, ce sont ses dix premières notes qui lui confèrent son caractère exceptionnel. Le pire, c’est qu’il en a plein, des morceaux comme ça. Souvent, il y a juste trois accords, et il développe par dessus une ligne de voix extraordinaire.

C’est une chanson qui me met de bonne humeur, elle est diablement entraînante. La musique vous attrape et vous motive à faire quelque chose de votre journée. Je me souviens que je la passais le weekend, au Danemark, lorsqu’il s’agissait de nettoyer notre grande maison au lendemain de parties assez agitées. En plus, les paroles redonnent des repères moraux à ceux qui les ont perdus, puisqu’elles vous conseillent d’obéir à vos parents.