La Blogothèque

Terre de détresse

Jeudi dernier, au Palais de Tokyo, on vernissait. On vernissait l’exposition Unités Elémentaires, montée par Bernadette Genée et Alain Le Borgne.

Le dossier de presse nous dit que ces deux là s’intéressent depuis 1998 aux codes et usages des milieux militaires. Que l’exposition contient notamment un ensemble de soixante-dix-huit photographies de képis retournés. Que voir sous le képi d’un militaire, c’est comme voir sous la jupe d’une fille, ou disons plutôt sous le kilt d’un écossais – ca dévoile ce qu’il a de plus intime. Qu’elle aborde la culture propre de certains corps d’armée, en premier lieu de la légion. Je ne m’étends pas là-dessus. D’autres le font avec beaucoup plus de talent que moi.

Je n’y étais pas, et j’aurais aimé y être. J’aurais aimé y être parce qu’un corps de légionnaires est venu y chanter. Oui, de cette Légion Etrangère qui saute sur Kolwezi. Oui, ces soldats qui portent des képis blancs immaculés, qui s’entraînent à Cayenne, qui ne parlent pas tous très bien français, qui cherchent pour certains à ne pas purger une condamnation ou à acquérir la nationalité française. Oui, ceux qui chantent “Tiens, voilà du boudin” et pleins d’autres trucs modérément rafraîchissants.

J’aurais aimé y être parce que, paradoxe invraisemblable, la Légion reprend un chant issu du répertoire de Serge Utgé-Royo et que ce Serge Utgé-Royo est un fils d’anarchiste catalan ayant fui le régime franquiste. Qu’il chante du Ferré, “Le Déserteur” de Boris Vian et “Mutins de 1917″ de Jacques Debronkart. Qu’il affiche clairement sa couleur, et qu’il a donc interprété ce vibrant Chant des Marais.

Le paradoxe s’éclaircit cependant, une fois qu’on se penche sur l’histoire de cette chanson : certes chantée en français par Utgé-Royo dès ses premiers faits d’armes au sein de son collectif d’alors (le CAPRO – pour Cabaret Prolétarien d’Angleur), elle est née en Allemagne, en 1933, sous la plume d’un certain Esser et de Walter Langholff et une musique de Rudi Gogel. Trois détenus de Börgermoor, un camp d’internement qui accueille les premiers prisonniers politiques, dont l’oeuvre se propagera rapidement et deviendra un classique du répertoire antifasciste. Il y a des valeurs sur lesquelles même les légionnaires et les anarchistes s’accordent.

Je ne sais pas encore si j’aime la chanson, si elle résistera aux écoutes multiples lorsque l’attrait de la nouveauté aura disparu. J’aime l’idée qu’une troupe de solides gaillards en uniformes ait choisi de chanter la terre d’allégresse. J’aime l’idée qu’ils aient ainsi rejoint malgré les clivages un chanteur-poète anarchiste, un héritier de Ferré. J’aurais bien aimé voir ça.

- Le chant des marais

Le Chant des Marais est tiré de “Contrechants de ma Mémoire”.