Je n’aime pas trop en général me retrouver dans la position du fan transi qui aligne les superlatifs, sans recul apparent, pour décrire la musique de ses idoles. Pourtant régulièrement débarque un artiste qui semble révéler en moi une étonnante aptitude à la dithyrambe. Pierre Lapointe
en fait partie, comme ceux qui ont lu ma chronique de son concert à Bruxelles il y a quelques semaines pourront en témoigner. C’est à présent l’heure de la seconde couche.
Je crois qu’une des raisons pour lesquelles j’aime tant La Forêt Des Mal-Aimés , le deuxième album de Pierre Lapointe (et dans une moindre mesure son premier album éponyme) est la manière dont il mêle le piano, les cordes et l’électronique. Ce mélange me rappelle en fait beaucoup Lycanthropy de Patrick Wolf (autre artiste qui m’avait fait à l’époque sortir mon dictionnaire des superlatifs) et je me rends compte que j’aime sans doute les deux pour les mêmes raisons, même si, n’ayant jamais lu d’interviews du personnage et la barrière de la langue disparaissant, la sidération totale que j’avais ressentie en découvrant Patrick Wolf est ici remplacée par une admiration plus apaisée des qualités musicales de l’album.
En effet, je pense n’avoir jamais vu sur un album francophone une collection de chansons aussi parfaite et mêlant avec un tel bonheur l’accessibilité et l’immédiateté mélodique de la meilleure pop, l’écriture littéraire typique de la chanson francophone et une science des arrangements qui donne à chaque chanson un cachet et une atmosphère propres. La musique de Pierre Lapointe part un peu dans tous les sens sans jamais s’égarer. Il y a par exemple chez lui une tendance à l’apothéose discoïde et plusieurs chansons se terminent dans une avalanche de violons qui ne rappelle rien tant que le générique de Champs-Elysées ou, pour les plus jeunes, de Stars 90 (voir notamment L’endomètre rebelle ). Ceux qui, à ce stade, se diront “Si cette comparaison est censée donner envie d’écouter, c’est loupé” doivent aller écouter Le Lion Imberbe qui, en mêlant nappe de synthés, voix et piano, parvient à évoquer à la fois Exit Music (For A Film) de Radiohead et le Premier mouvement du Deuxième Concerto pour piano de Prokofiev (soit en gros deux de mes cinq morceaux de musique préférés de tout l’étang) sans avoir à rougir de la comparaison avec l’un ou avec l’autre. S’il est sorti depuis un an morceau plus parfait que celui-là, il a dû m’échapper.
Je pourrais encore en citer beaucoup d’autres. Deux Par Deux Rassemblés (voir la vidéo ici) mêle ainsi le Serge Gainsbourg de Initials B.B. et le générique de Thierry La Fronde . Moi, je t’aimerai est une de ces chansons imparables comme La Valse à Mille Temps (ou plus près de nous, Cars & Cars des Nits ) où chaque phrase appelle la suivante dans une infinie répétition du semblable. Nous n’irons pas a l’immédiateté mélodique d’un chant populaire tandis que le dépouillement piano-voix de Tous Les Visages évoque les meilleurs moments de Romain Didier ou de Sheller en Solitaire croisés avec les choeurs spectraux du Matt Elliott de Drinking Songs .
Toutes les chansons de cet album me donnent ainsi des raisons de m’enthousiasmer, voire de crier au génie, ce qu’un reste de pudeur m’empêche cependant de faire, sans doute à force d’avoir entendu le redoutablement inhibant “Tout ce qui est excessif est insignifiant.”.
Je signale que Pierre Lapointe sera en tournée française à la fin du mois. Ne le manquez pas. Par ailleurs, un nouvel album de remixes (Ghislain Poirier , Jérôme Minière , Kid Koala ,..) sort ces jours-ci au Québec et est notamment disponible sur Amazon.ca.
A dans deux semaines, si tout va bien.





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