La Blogothèque
Concerts à emporter
#41

Arcade Fire

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Win Butler s’est voûté un peu pour entrer dans le monte-charge. Il est allé au fond, s’est appuyé contre la porte en inox, s’est retourné, a considéré le maigre espace et nous a demandé: «Je pense qu’on peut tous rentrer, non ?» . Et là, il a souri, un sourire de gamin, un sourire pur et franc, un enfant qui a trouvé sa cabane. Win Butler a souri, et cinq semaines de travail ont été anéanties.

Durant tout ce temps, j’avais correspondu avec Vincent Morisset, le responsable du site Neon Bible. Win et Régine l’avaient chargé de coordonner notre Concert à emporter. Nous avions discuté des dates, des lieux, envisagé la Madeleine la nuit, la butte de l’île de la Cité, un vieux café, une rotonde derrière l’Olympia. Nous avions chaque jour consulté la météo, désespéré de la vague de froid qui s’abattait sur Paris. Le jour même, nous avions arpenté ce quartier inhumain à la recherche d’endroits, envisagé les sorties, tenté d’anticiper le public, la volonté du groupe, le froid, la fatigue, nous avions un plan. Puis Win a demandé s’il y avait un monte-charge. On lui a trouvé, il a souri, et le Concert à emporter n’était plus à nous.

#41.1 – NEON BIBLE & WAKE UP

Réal : Vincent Moon

Tourné à Paris, 2007

Nous savions que le Concert à emporter d’Arcade Fire ne serait pas comme les autres. Parce que ce projet est né pour eux, parce qu’ils étaient un groupe différent. Nous avons passé une journée avec eux, et nous nous sommes rendu compte à quel point oui, ce groupe est différent.

Jusqu’ici, nous avons toujours joué les virus, le corps étranger qui vient se greffer sur la journée d’un groupe, auquel il doit s’adapter, d’abord médusé ou perplexe, qui prend ensuite le rythme et joue avec nous. Arcade Fire ne nous a pas pris comme un corps étranger : nous rentrions dans sa logique, il nous attendait, et nous a avalés. En quelques minutes, c’était le Concert à emporter de Win Butler, et nous suivions.

Il faisait trop froid pour jouer dehors après le concert, il a donc pensé à jouer un morceau devant l’entrée, pendant le concert d’Electrelane, mais l’Olympia ne voulait pas. Restait le monte-charge. Il a fallu convaincre Win d’en faire plus. De l’autre côté du monte-charge, il y avait une porte, qui donnait sur un sas, qui donnait lui-même sur le côté de la salle. Ils pouvaient rentrer dans la fosse de l’Olympia par là, et en ressortir par une porte près de la scène. Win n’était au début pas très chaud, une salle un peu trop grosse, les gens qui sont de moins en moins cool quand ils font ça, tout ça… Il nous a fallu un quart d’heure pour le convaincre, sans savoir ce qui nous attendrait après.

Win est revenu dans la loge, a demandé à Richard et Will de les suivre vers le monte-charge, tout en se demandant ce qu’il faudrait jouer, s’il faudrait venir avant le concert ou en rappel. Ce serait avant. Seulement, Régine pensait le contraire et il y eut ces trois secondes pendant lesquelles Win et elle se sont regardés, furieux l’un contre l’autre, mais se maîtrisant complètement. Le grand a gagné, tout le monde a regagné la loge. Il fallait refaire toute la set-list.

Arcade Fire est un organisme étrange. Eclaté dans la journée, chacun vaquant à ses affaires dans les loges, dans les couloirs, personne ne marchant autant que Win qui gère tout, sait tout, regarde et entend tout. Puis, l’heure du concert approchant, les cellules s’agrègent doucement dans la grande loge, se replient sur elles-mêmes. Un cor de chasse joue quelques notes dans le couloir, Régine tape sur une boîte, Jérémy s’amuse sur son tambour, Tim fait des pas de danse montypythonesques. Une cacophonie mobile, une musique qui se construit, quelques ensembles qui se forment naturellement, des bribes de chansons à venir qui se dessinent l’air de rien. Les parties se concentrent sur leurs parties, sont attirées dans le même [temps] par le grand tout. Dans les loges, l’orchestre s’est accordé. On pouvait alors se diriger vers le monte-charge.

Le reste est là, sur l’image. Nous nous sommes entassés dans l’ascenceur, j’étais accroupi aux pieds de Richard. Ils ont joué «Neon Bible» , puis la porte s’est ouverte et nous avons affronté le torrent, nous avons pénétré la foule. Je ne pensais plus à rien, j’étais pris dans la ferveur, à peine surveillais-je Vincent Moon. Je hurlais en silence, et je ne cessais de me répéter la même phrase.

«On l’a fait. Putain. On l’a fait !»