La Blogothèque

The National, l’empire et la couleur sépia

J’ai rencontré The National un soir de décembre sur un bateau qui tanguait. A ma droite pendant le concert, il y avait une fille vraiment belle, une grande brune assez discrète qui prenait des photos avec un vieux boîtier reflex. Elle était venue seule comme moi, elle avait quelque chose de touchant – une sorte de douceur instinctive et évidente, une forme de mélancolie visible jusque dans sa démarche. Nos regards s’étaient plusieurs fois croisés, mais seulement voilà, quelques semaines plus tôt j’avais demandé à ma chérie si elle voulait de moi pour toute la vie, avec une bague au doigt et tout. Rien n’aurait pu mieux me préparer à un concert de The National et à la présence scénique de Matt Berninger. A son chant d’homme blessé, incapable de composer avec ses impossibilités et ses regrets, avec l’ordinaire d’une vie remplie comme les autres d’obstacles plus ou moins insurmontables, cherchant désespérément à satisfaire son besoin vital de moments beaux et simples, d’harmonie subitement sublime.

A la fin du concert, dans cette petite guinguette dans laquelle nous étions ramassés, il était passé près de moi et j’avais juste voulu lui dire merci. A peine sorti de sa transe, les lèvres encore imbibées de whisky et de perles de mots, il s’était retourné subitement et comme un imprévisible Bukowski m’avait assené en guise de tape amicale sur l’épaule un énorme coup de poing dans les abdos (dans la région de mon corps où devraient normalement se trouver au minimum quelques muscles abdominaux). J’ai eu le souffle coupé par The National, au sens propre du terme.

C’était fin 2005. En 2007, comme nous vous l’avons déjà fait remarqué avec un enthousiasme presque trop juvénile, The National revient avec un nouvel album, intitulé Boxer et sur lequel on retrouvera – entre autres – Doveman et un certain Sufjan Stevens. Après les versions acoustiques de «Start A War» et de «Ada» que vous avez pu découvrir en Concert à Emporter, un premier extrait est désormais disponible. Ça s’appelle «Fake Empire» et c’est en téléchargement libre ici.

Première surprise, dès que le son s’ouvre sur quelques échos d’origine indéterminée, c’est un piano qui déploie le thème, à la fois très similaire aux motifs habituels des guitares des frères Dressner et très différent. Vient ensuite la voix de Matt Berninger, égale à elle-même, peut-être un peu apaisée, et un texte qui se répète, qui tourne sur lui-même à la manière d’un court film se répétant en abîme et qui déploie en miroir des images pastorales de ballades amoureuses dans la campagne, dans une sorte de torpeur mélancolique trompeuse qui semble s’éloigner peu à peu et reculer vers l’oubli. Un texte aux teintes sépia, un poème qui convoque dans un premier temps des images d’autrefois, à la fois pleine de grâce et plein d’étrange. Une ode à l’insouciance, et puis aussi un constat d’aveuglement, de rupture et de chute.

Les arpèges ne sont d’abord là qu’à la périphérie et c’est à l’entrée de la batterie, encore une fois magnifiquement posée, que l’on devine les premières perturbations. On n’en dira jamais assez sur l’importance du jeu météorique de Bryan Devendorff sur l’équilibre instable de ce groupe : sa façon de varier l’intensité et de placer des frappes presque contre-intuitives, de déployer ainsi une ligne de base aussi solide que fluctuante, dans un entre-deux qui semble tenir debout comme par miracle. Sur «Fake Empire» , son entrée est une fois de plus remarquable dans le sens où elle semble montrer une voie avec évidence avant d’immédiatement faire dérouter le morceau vers un ailleurs autrement plus saisissant. Toujours dans l’entre-deux encore une fois, à l’image des mélodies de ce groupe, toujours suspendues, jamais tout à fait résolues ou alors uniquement sur des instants tellement brefs qu’ils en deviennent presque irréels.

Lorsque Matt Berninger en finit avec ses exhortations, les arpèges de guitare prennent subitement une dimension supplémentaire, comme si la chanson s’assemblait enfin, comme si le thème devenait clair, comme si l’harmonie était enfin de mise. C’est juste avant que ne débarque en force une tempête sonore comme le groupe en déploie déjà sur Alligator , qui vient perturber l’édifice, secouer les fondations sans faire tomber les murs, le violon de l’arrangeur Padma Newsome (Clogs) plein d’une brutalité un rien plaintive que la trompette vient compléter et apaiser dans un même mouvement.

A l’image, encore une fois, de toute la production de ce groupe, qui se frotte chanson après chanson, notes après notes, aux petites cloisons de nos vies, à nos échecs et à nos moments de grâce, de dépassement. Qui traite avec toute l’ambivalence et toute la complexité requises l’idée du regret – entre douceur et douleur, sans jamais en faire trop. Et qui convoque ainsi beaucoup plus de comparaisons littéraires que musicales. Peut-être faut-il ranger les disques de The National à côté des livres de Carver, après tout.