La Blogothèque

Doris, du premier regard

Doris Troy n’est pas Aretha ni Nina. Elle n’a pas la notoriété d’une Gladys ou d’une vulgaire Diana. Elle n’est pas non plus tombée dans l’oubli qui sembla être de mise pour Candy pendant des années, ou qui est toujours le lot de Dee Dee (non, non, pas Bridgewater). Doris survit dans une espèce d’entre deux, ni tout à fait passée à la postérité ni tout à fait oubliée. Probablement l’un des seconds couteaux les plus brillant de la soul, dans l’ombre des grandes – un alter ego féminin d’OV Wright en quelque sorte.

Dans l’ombre, Doris Troy aurait pu y rester : elle travaillait à New York, essentiellement pour Atlantic, mettant ses talents de compositrice et de choriste au service de Solomon Burke, des soeurs Warwick et des Drifters. L’une des rares chanteuses de l’époque à écrire elle-même ses chansons, Atlantic lui donne finalement sa chance pour un unique album « Just One Look », dont le single éponyme reste à ce jour son seul et unique succès commercial.

Rencontrant plus de succès en Angleterre que sur sa terre natale, Doris émigrera ensuite pour y faire de surprenantes rencontres. On peut l’entendre à la fois sur Dark Side Of The Moon et chez Nick Drake, sur Poor Boy (Bryter Later) et sur Fruit Tree, avant de la retrouver aux côtés de George Harrison ou Dusty Springfield. Le Beatles et Billy Preston lui produiront même un album – « Doris Troy » – sur lequel viennent poser Eric Clapton, Peter Frampton & Stephen Stills.

Mais revenons à nos moutons, à 1963 et au premier album : amateurs de beautés fluettes aux voix évanescentes, de jeunes évaporées qui murmurent des mots d’amour, il vaut sans doute mieux que vous passiez votre chemin. Miss Doris est faite d’un autre bois. Miss Doris a du coffre. Ici, l’amour n’est pas affaire d’alcôve mais de sueur. Les chagrins d’amour ne provoquent pas de dépressions apathiques, mais des crises tonitruantes de hurlements. Les larmes ne se versent pas au compte-goutte, elles se déversent dans un torrent. Quand Doris pleure, l’immeuble entier est au courant. Quand Doris pleure, c’est tout un monde qui s’écroule. Doris ne sait pas ce qu’est la retenue, n’a même pas le moindre début de commencement d’idées de ce que peut bien être la retenue. Qu’elle chiale ou qu’elle exulte, Doris ne fait jamais semblant.

Il arrive parfois qu’on referme un livre en se disant avec regrets qu’on n’aura plus jamais le plaisir renversant et presque fou de le lire pour la première fois, d’en déchiffrer et d’en explorer l’intrigue encore vierge. Doris Troy, c’est la même chose. Rien ne remplacera jamais le premier moment où sa voix parviendra à vos petites oreilles. Vous pourrez à l’avenir réécouter ses disques ou fouiller le net à la recherche du moindre de ses bootlegs, la surprise de cette voix déroutante ne sera plus jamais la même. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il faille bouder son plaisir et se priver de l’écouter.

Malheureusement, l’album « Just One Look » est à peu près introuvable. L’essentiel de ses titres figure bien sur un best of, lui aussi intitulé « Just One Look » et édité en 1994 et dont il reste un exemplaire sur Amazon… à 146,29 €, très précisément. Les bons titres postérieurs de sa discographie ne sont pas plus facilement accessibles, à l’image de « Rainbow Testament », excellent live de 1972. Seule alternative : la version drmisée proposée par la Fnac .